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Conférence de Gilles Bibeau
Amis de la Terre de Québec, 2 mars 2005.
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Deux
Textes relatifs
à la Conférence du Professeur Gilles Bibeau sur Le Québec Transgénique
(Livre sous presse) |
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Docteur Gilles Bibeau
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- Ph.D. (Laval), M.Sc
(Laval),
- Certificat (Kinshasa),
-
Doctorat (Kinshasa),
-
Licence
(Gregoriana),
-
B.A. (Montréal), MSRC
- Professeur titulaire au
Département d'Anthropologie
- Université de Montréal
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TEXTE 1
ENTRE
GÉNO-MYTHE ET GÉNO-DESTIN. LES DÉFIS DE LA
NOUVELLE MÉDECINE PRÉDICTIVE
(Texte
publié
dans la revue Humanisme et Technique Argument,
Hiver 2004
6,2)
“Il viendra
peut-être le jour où, après
avoir inséré votre carte génétique dans le
guichet automatique, vous
entendrez une voix dire : ‘Si vous voulez connaître votre risque
cardiovasculaire, faites le 1 ; pour savoir si vous êtes sujet
à
l’hypercholestérolémie familiale, faites le 2 ; pour le
diabète, faites
le 3”
Daniel
Gauchet, in Forum, 24 novembre 2003, p. 5
C’est
la «
médecine prédictive » qui est évoquée
dans le scénario d’anticipation
du docteur Daniel Gaudet, titulaire à l’Université de
Montréal de la
Chaire de recherche en génétique préventive et
génomique communautaire.
La médecine de la prédiction dont il est ici question
place, en quelque
sorte, les médecins dans la position même du devin
Tirésias, héros grec
qui fut homme puis femme et de nouveau homme, et figure par excellence
de l’ambiguïté qui a été rendu aveugle, selon
le mythe antique, pour
avoir vu Athéna nue, prenant son bain. Après s’être
repentie de l’avoir
ainsi puni, la déesse lui conféra, dit-on, le pouvoir de
la double vue
qui lui donna la connaissance de l’avenir et du destin des êtres
humains. La capacité de voir ce qui doit arriver demain, plus
tard dans
la vie d’un homme ou d’une femme, Tirésias le découvrit,
fut une
punition plus terrible encore que ne l’avait été la
cécité, la
divination lui permettant, en effet, d’entrevoir le futur sans jamais
pouvoir le changer. « C’est une douleur d’être sage quand
la sagesse ne
profite pas », dira Tirésias à Œdipe.
Grâce aux tests génétiques qui
sont aujourd’hui de plus en plus nombreux sur le marché, les
médecins
peuvent entrevoir, à l’avance, les risques pour une personne de
développer une maladie qui entraînera
éventuellement la mort. Un tel
savoir force désormais les médecins à se poser de
nouvelles questions :
Faut-il révéler à la personne son destin tragique
qui est là, inscrit
dans son génome ? Ne leur faut-il le faire que dans les cas pour
lesquels des traitements permettent d’arrêter le progrès
de la maladie
? En novembre 2001, les auteurs d’un numéro thématique du
Journal of
the American Medical Association (JAMA) annonçaient que la
révolution
de la génomique et de la protéomique avait fait entrer la
médecine
moderne dans un nouveau paradigme qu’ils baptisèrent du nom de
«
néo-vésalien »[ 1].
Dans leur éditorial, les généticiens Francis
Collins
et Alan E. Guttmacher avertissaient les médecins que leur
pratique
clinique était appelée à changer radicalement. Ils
écrivaient :
« it is
likely that within the next decade physicians will wish to obtain a
genotype in certain situations before writing a prescription, to
ascertain whether the drug is right for the patient »
(2001 : 2322 ;
2323).
La médecine se doit de changer, insistaient-ils, pour s’ajuster
à l’ère post-génomique, précisant que le
décryptage du génome
constitue, pour la nouvelle médecine prédictive,
l’analogue de ce
qu’ont été les planches anatomiques de La fabrique du
corps humain de
Vésale pour le développement de la médecine
moderne. La médecine
néo-vésalienne dont le portrait est dessiné
à grands traits dans les
articles de JAMA est présentée comme une médecine
prédictive hautement
individualisée, basée sur l’établissement de la
carte du génome de
chaque personne, centrée sur la mesure du risque
génétique pour un
individu de développer une maladie au cours de sa vie,
fondée sur
l’ajustement de la médication au profil biologique de chaque
malade et
intégrée à une stratégie
thérapeutique visant à s’attaquer à la source
génétique des problèmes de santé d’une
personne avant que les problèmes
n’apparaissent. Les promoteurs de la médecine prédictive
rappellent que
tous les humains partagent un même génome qui est à
99.9% identique et
que le 0.1% résiduel d’ADN sert à fabriquer les
différences qu’il y a
entre les êtres humains, notamment au niveau de leur profil
pathologique. Parmi les variations génétiques
reliées
à des maladies, une petite fraction seulement est
associée à un risque
de maladies héréditaires.
La question de
l’humanisme
aujourd’hui
Dans
cet essai, je me demande à quoi pourrait bien ressembler un
humanisme
pour notre temps, un humanisme qui ferait une place, en son cœur
même,
à la révolution de la génoprotéomique et
aux biotechnologies, et qui
prendrait au sérieux la médecine prédictive ? Il
ne m’apparaît plus
possible de refermer la boîte de Pandore : les marqueurs de
risque
génétique sont de mieux en mieux connus, les pedigrees
des familles
sont de plus en plus souvent intégrés dans les dossiers
des patients,
les tests de dépistage sont prêts à être
intégrés, souvent sans
considération de leurs coûts, dans les services de
santé et les
géno-éthiciens discutent déjà des
conséquences de tout cela sur les
personnes, les familles et la société. La
génomique a conduit notre
biologie, on ne peut le nier, à de nouvelles frontières ;
elle a aussi
entraîné notre médecine sur les territoires mal
explorés du dépistage
génétique, territoires qu’il convient de cartographier au
plus vite. Il
est même urgent que la question du recours aux différentes
formes de
dépistage génétique fasse l’objet de vrais
débats entre les
spécialistes et dans le grand public. On peut craindre en effet
que la
question de la définition de l’“humain” à laquelle les
philosophes ont
traditionnellement répondu trouve sa réponse dans notre
âge
post-génomique chez les généticiens, les
spécialistes des
biotechnologies et les propriétaires de la bioindustrie.
Le débat
autour d’un humanisme qui soit significatif dans notre univers
biotechnologique ne peut se faire, me semble-t-il, que si partons d’une
définition de l’être humain qui prend au sérieux le
fait que nous
sommes à la fois des êtres de langage et des fabricateurs
d’outils.
Relativement au langage, je me demanderai si les métaphores de
code, de
logiciel et de programme informatique qui ont communément cours
en
génétique ne risquent pas de réduire la vie
à une cybernétique
physico-chimique, à un codage binaire et à un
système analogique,
transformant du même coup l’humain en une machine
computationnelle. Se
pourrait-il que Jean-Francois Lyotard ait eu raison d’écrire
qu’aucun
savoir ne survivra, dans l’âge post-moderniste, s’il ne peut
être
traduit dans une métaphore informationnelle du type logiciel.
Aux
métaphores empruntées à l’informatique,
j’opposerai les métaphores
linguistiques qui ont traditionnellement eu cours en
génétique pour
traduire les processus complexes de transcription, de traduction et de
correction mis en jeu dans les rapports complexes entre le
génome et le
protéome. Je rappellerai que la vie travaille comme un langage
à double
articulation tout comme le langage humain et qu’elle risque de se
dégrader chaque fois qu’elle est pensée à partir
d’une analogie avec le
logiciel d’un computer, comme tend à le faire la bioindustrie.
Dans les
années qui viennent, les milieux scientifiques ne pourront pas
échapper
à une véritable “guerre des biologies”, guerre qui
s’exprimera à
travers des débats autour de la plus ou moins grande
adéquation des
métaphores linguistiques et informationnelles pour traduire le
fonctionnement du génome, autour aussi des limites des
modèles
déterministes dans l’explication de la genèse des
problèmes de santé,
autour de la dynamique d’interactions entre les gènes et
l’environnement, et enfin autour du rôle respectif des
molécules et des
cellules dans l’explication du fonctionnement de la vie. Dans le
présent essai, je soutiendrai l’idée qu’il n’existe
qu’une seule porte
de sortie dans tous ces débats : celle qui affirme que le
langage
définit l’identité de l’être humain, que la
meilleure analogie pour
penser le génome et le protéome est celle d’une langue et
non celui
d’un programme informatique. C’est là, me semble-t-il, la seule
voie
qui puisse nous permettre de promouvoir une biologie qui marche sur ses
deux pieds, prenant au sérieux le rôle des gènes
dans l’étiologie des
maladies tout en refusant de faire dépendre la vie des seuls
gènes.
Relativement à l’outil et à la technique, je soutiendrai
l’idée que
l’humanisme post-génomique ne peut surgir que sur l’horizon du
combat
qui continue à opposer aujourd’hui encore l’Homo faber et l’Homo
sapiens sapiens. La biotechnologie n’est elle-même qu’une
excroissance
de ce qu’il y a de plus humain en nous, à savoir l’outil qui a
permis à
l’Homo faber de se détacher de l’animalité et de se
constituer comme un
humain capable de parole. Qu’est-ce que l’Homo sapiens sapiens peut
opposer aux outils et aux techniques de l’Homo faber? Si ce qui
distingue les mammifères est leur immense capacité de vie
sociale,
alors la « sentience » et l’intelligence doivent sans doute
avoir leurs
racines dans leur capacité à développer,
particulièrement dans l’espèce
humaine, une vie sociale riche et d’intenses échanges
émotionnels. Les
robots ne sont pas capables de parole, ni de vie émotionnelle ni
de
transactions sociales parce qu’ils sont des artefacts produits par
l’homme à son image. Les experts en robotique continuent
néanmoins à
rêver du jour où ils sera possible de produire un robot
capable de plus
de « sentience » que l’homme, répercutant
jusqu’à aujourd’hui la vielle
lutte entre l’Homo faber et l’Homo sapiens sapiens.
C’est cette même
fascination pour la puissance de nos techniques que nous retrouvons
dans la génomythologie inventée par les promoteurs du
génie génétique
qui nous disent que la nature est pleine de fautes et d’erreurs et qui
nous promettent de parfaire l’humanité et la nature. Les
spécialistes
de la bioindustrie semblent oublier qu’ils sont eux-mêmes, comme
tout
être humain, imparfaits : il est de commun usage de dire que les
êtres
imparfaits ne peuvent pas prendre des décisions parfaites et que
les
résultats de leurs interventions seront toujours imparfaits. Les
inventeurs de la génomythologie oublient ce qu’a
été l’histoire jusqu’à
nos jours : seuls les dieux ont été
considérés comme parfaits (et pas
dans tous les cas), les hommes ne l’ont jamais été ;
notre recherche de
la perfection nous a d’ailleurs poussés à inventer des
dieux et des
mythes de création dans lesquels les Dieux étaient les
créateurs. De
nos jours, l’Homo faber, le fabricateur d’outils, se pose comme le
re-créateur d’une vie dans laquelle l’homme serait
libéré de ses
maladies, des bébés seraient fabriqués selon le
goût des parents, etc.
Faust a précisément désiré tout cela : la
jeunesse éternelle, la beauté
d’un dieu, l’hyper-intelligence. Il a perdu toutes ces choses.
Le «
grand récit » inventé par les compagnies de
biotechnologie fait la
promotion tantôt de l’inhumanisme tantôt du post-humanisme.
L’«
inhumanisme » est en faveur de l’effacement des frontières
entre les
différentes formes de vie, notamment à travers les
transferts de gènes
entre végétaux, animaux et humains ; le “post-humanisme”
se réfère à
l’état dans lequel les valeurs humanistes ne sont plus
considérées
comme la norme. La société post-humaniste
considère en effet les idéaux
humanistes avec scepticisme et refuse l’idée que l’homme soit
représenté comme l’achèvement de
l’évolution, le sommet des formes de
vie et la mesure de toute chose. La postmodernité a mis de
l’avant
l’idée d’un ‘Surhomme’ technicien qui se situe par-delà
le bien et le
mal ; dans un monde sans centre (pas de dieu, pas de point fixe, pas de
Vérité…), la technoscience se pose comme un nouveau
centre ; le symbole
de notre puissance s’exprime à travers la machine la plus
complexe que
nous avons produite, le computer.
La réflexion sur l’humanisme
post-génomique que je propose dans cet essai est
organisée autour de
deux lignes argumentatives, l’une plus scientifique et l’autre plus
philosophique. En un premier temps, j’évoque, en l’opposant
à la
médecine prédictive de type néo-vésalien,
la figure de Rudolf Virchow,
un des fondateurs de la santé publique, qui a
démontré que les maladies
doivent se comprendre au niveau cellulaire plutôt qu’au niveau
moléculaire et qu’elles se construisent dans l’intrication de
l’histoire biologique de la personne et de son environnement social et
physique. La médecine
que Virchow a pratiquée s’enracine dans une
représentation de la
biologie bien différente de celle qui prévaut dans le
discours autour
de la médecine prédictive.
Il est vrai que le génome de chaque personne
peut être considéré comme un immense livre qui
contient une information
codée dans le langage des quatre lettres composant l’ADN,
langage
universel que les cellules utilisent pour produire les protéines
et
pour construire l’architecture spécifique de chacun(e) d’entre
nous.
En
un second temps, j’organise ma réflexion sur l’homme au niveau
des
notions de langage et d’outil. Cela renvoie à l’origine
technicienne de
l’humain « gardien du feu nucléaire et scribe du code
génétique » dont
parle Sloterdijk (2000). L’humain développe des moyens de
domestiquer
l’Être et de se domestiquer en retour : les techniques dures de
transformation de la mati`re ou tendres des pratiques culturelles
modèlent selon Sloterdijk, la plastique génétique
de l’espèce qui
s’auto-produit. L’homme comme berger de l’être… Est-il vrai que
notre
génome fonctionne comme un logiciel ?
Le «
manifeste
» de la nouvelle
médecine prédictive
La « médecine prédictive » n’a
commencé à exister
comme spécialité clinique qu’à partir du moment
où les médecins ont
disposé, d’une part, d’une bonne connaissance des gènes
à l’origine des
maladies mendéliennes (souvent monogéniques, comme
l’hémophilie), des
désordres chromosomiques (comme dans le cas de la trisomie 21)
et des
maladies communes (toujours multifactorielles) dans lesquelles des
gènes de prédisposition existent, et qu’ils ont pu
compter, d’autre
part, sur des tests diagnostiques leur permettant d’identifier les
gènes défectueux (McKusick 1989 ; 2001).[2] Grâce
au principe du «
family linkage », il est devenu possible de faire du
dépistage
prémorbide auprès des personnes, des familles et des
groupes
potentiellement à risque. Le dépistage
génétique s’est révélé, il ne
faut pas l’oublier, très positif pour des populations dans
lesquelles
on retrouve une forte prévalence de certaines maladies à
composante
génétique, dans les cas, entre autres, de la maladie de
Tay-Sachs chez
les Juifs ashkénazes, de la thalassémie dans les
populations
méditerranéennes et de l’anémie falciforme chez
les Africains. Dans ces
populations, le dépistage prénatal et
prématrimonial volontaire a
permis de réduire, d’une manière significative,
l’incidence des
maladies.
Dans le texte paru sous le titre programmatique de : «A
Neo-Vesalian Basis for Medicine in the 21st Century », le
généticien
Victor McKusick[3] décrit, à l’intention des
médecins généralistes,
comment fonctionnera la médecine prédictive : les «
geno-screens »
seront intégrés aux routines de la clinique ; les
diagnostics seront
établis à partir des signatures génétiques
personnalisées (les SNP ou
Single-Nucleotide Polymorphism)[4] ; les réactions
spécifiques aux
médicaments seront enregistrées pour chaque personne ;
des «
médicaments-protéines » permettront d’attaquer la
maladie au cœur même
des cellules. Cette médecine post-génomique sera,
annonce-t-on, une
médecine personnalisée centrée sur la
capacité à diagnostiquer,
longtemps à l’avance, la maladie tapie au cœur même des
gènes et des
protéines, à en prévoir l’apparition à
partir de tables probabilistes
et à la traiter soit par la thérapie génique soit
par la
pharmacogénomique.
Les auteurs des articles de JAMA qui font la
promotion de la médecine néo-vésalienne sont
étonnamment silencieux au
sujet de la thérapie génique[5]. Ils mettent
exclusivement l’accent sur
les « médicaments-protéines », qui sont
présentés comme une voie
d’avenir pour cette médecine ; ils n’ont pas abandonné,
pour autant, le
rêve d’une thérapie génique performante, capable
d’introduire du
matériel génique normal dans les cellules d’un individu
atteint d’une
anomalie et de permettre ainsi à son génome de
réaliser correctement
les fonctions que le gène anormal ne pouvait pas remplir. Le
silence
des auteurs est d’autant plus révélateur qu’ils
n’ignoraient évidemment
pas les immenses difficultés rencontrées, ces
dernières
années, par les essais cliniques dans le champ des
thérapies géniques.
Aucune avancée importante n’a en effet été faite
depuis le premier
traitement réussi qui avait permis en 1999, suite à
l’injection d’un
gène sain, à de jeunes enfants privés de
défenses immunitaires de
sortir de leur « bulle ». On oublie cependant de rappeler
que cette
formidable réussite a porté sur une maladie dans laquelle
un seul gène
était impliqué, que ce gène était
localisé sur une région bien connue
du chromosome X et que l’équipe médicale a
peut-être été « chanceuse »
lors de l’implantation du gène normal.[6]
Pour la plupart des autres
maladies, la thérapie génique est encore bien loin de
faire partie de
la pratique clinique ordinaire. La réparation de l’ADN d’un
individu
atteint d’un désordre mendélien de type
monogénique (dystrophie
musculaire, fibrose cystique, hémophilie, troubles
neuro-dégénératifs)
constitue encore un formidable défi pour la médecine,
à plus forte
raison quand il s’agit de traiter une maladie dans laquelle
interviennent, comme c’est le plus souvent le cas, des dizaines de
gènes et des milliers de protéines.[7] La
possibilité est encore très
mince que l’on puisse intervenir dans le cas des maladies
polygéniques
(cancers, maladies cardiaques, diabète, et des autres maladies
dites
communes) dans lesquelles de nombreux gènes sont
impliqués, souvent en
interaction avec des habitudes de vie et des caractéristiques de
l’environnement. La possibilité même de changer l’ADN
inadéquat qui
prédispose un individu, disons à un accident cardiaque,
est si infime
qu’elle semble encore relever de la science-fiction.
Les malades dont
parlent les généticiens McKusick, Venter et Collins
semblent être des
humains réduits à la simple expression d’un programme
génétique. La
médecine néo-vésalienne qu’ils convoquent au
chevet des malades tend à
occulter le rôle des facteurs non-biologiques dans
l’étiologie des
maladies et dans le maintien de la santé. Il ne fait aucun doute
que
l’idée d’une causalité simple entre gènes et
maladies est beaucoup plus
facile à retenir que celle d’un réseau complexe de
facteurs sociaux,
économiques et environnementaux interagissant avec les
génotypes
individuels pour produire la maladie. En gommant la dynamique complexe
des causes intervenant dans la production des maladies, on
réduit la
vie au seul niveau moléculaire ; on coupe les êtres
vivants de leur
histoire et de leur milieu de vie. Le risque est grand que la
médecine
néo-vésalienne ne fasse basculer l’homme dans l’univers
des machines et
qu’elle conduise à son achèvement l’idéologie de
l’homme-machine et du
médecin-mécanicien, une idéologie maquillée
aujourd’hui dans une
rhétorique dont les mots clés sont ceux de programme, de
code et de
système informatique.
L’ancienne idéologie mécaniciste, celle-là
même
que La Mettrie a canonisée en 1747 dans L’Homme-machine, reprend
du
service, cette fois dans une langue nouvelle, celle des programmes
informatisés plutôt que dans les alphabets à quatre
lettres des gènes
et à vingt lettres des protéines. En construisant la
médecine
néo-vésalienne sur les seuls acquis de la biologie
moléculaire, ses
promoteurs sont conduits à négliger le second grand
pilier sur lequel
s’est bâtie la biologie du XXè siècle, à
savoir la théorie «
émergentiste » de la vie. Ernst Mayr décrit cette
théorie émergentiste
en disant que les propriétés des systèmes vivants
« emerge at higher
levels of integration which could not have been predicted from a
knowledge of the lower-level components » (1997 : 19). Des lois
physiques et chimiques commandent au niveau moléculaire, des
mécanismes
de régulation assurent, par le biais des enzymes, des hormones
et des
protéines, le maintien du milieu interne, et l’organisme est, en
entier, engagé dans des interactions avec l’environnement. Seule
une
biologie intégrant la théorie émergentiste
permettra de s’opposer au
généticisme réducteur et à une
médecine raplatie sur le seul registre
du moléculaire.
Virchow
plutôt que
Vésale
En 1543, le médecin belge
André Vésale (1514-1564) publia La Fabrique
du corps humain, un ouvrage de planches anatomiques d’un extrême
réalisme donnant à voir le corps humain, pour une des
premières fois,
dans son épaisseur de chair animale: les tissus y étaient
dessinés avec
leurs veines gorgées de sang ; les organes internes y
étaient mis à nu,
comme chez ces hommes disséqués qui avaient servi de
modèles. Une
nouvelle médecine, la médecine dite vésalienne,
avait alors commencé,
se substituant à la médecine humorale d’Hippocrate et de
Galien, qui
était restée jusqu’à la Renaissance la
référence obligée des médecins.
Cette médecine avait cependant besoin pour se constituer d’une
physiologie nouvelle, laquelle lui fut apportée, quelque cent
ans plus
tard, par le biologiste anglais William Harvey (1578-1657) avec sa
découverte de la grande circulation ; il lui fallait aussi une
nouvelle
théorie de la causalité des maladies, laquelle avait
déjà été en partie
fournie par Girolamo Fracastoro (1478-1553) sans que la médecine
du
temps n’ait cependant tiré toutes les conséquences
pratiques des
réflexions du médecin italien sur le rôle des
agents infectieux.
La
rupture avec la médecine médiévale était
déjà, pour ainsi dire,
accomplie dès la parution du livre de Vésale en 1543.
Descartes allait
formuler, un siècle plus tard, une autre théorie du corps
humain, plus
pragmatique que celle issue de la pensée scolastique,
théorie que les
philosophes mécanistes radicalisèrent, après lui,
avec la notion
d’homme-machine. L’humanisme associé à la
modernité s’est construit sur
de nouvelles prémisses, sur une manière différente
de se représenter la
vie et d’interpréter la maladie et sur une vision autre de
l’Homme. En
biologie et en médecine, l’humanisme moderne culmina, au milieu
du XIXè
siècle, avec Claude Bernard (1813-1878), Louis Pasteur
(1822-1895),
Gregor Mendel (1822-1884), Charles Darwin (1809-1882), autant de
savants qui contribuèrent à donner un statut scientifique
à la
bio-médecine. Plus de trois siècles séparent en
fait La Fabrique du
corps humain (1543) de Vésale de l’Introduction à
l’étude de la
médecine expérimentale (1865) de Claude Bernard dans
lequel l’auteur
formule la méthode canonique d’une médecine
véritablement
expérimentale. Dans son ouvrage, C. Bernard se situe
par-delà la
biologie réductionniste expliquant la vie dans les termes d’une
pensée
mécanique non étrangère à la
médecine héritière de Vésale.
Je crois
légitime d’opposer à la pensée de Vésale la
pensée de Rudolf Virchow
(1821-1902), un spécialiste de l’histologie pour qui la cellule
est
faite d’un milieu intérieur et d’une membrane qui la
sépare d’un
environnement auquel l’ensemble cellulaire réagit constamment.
C’est
l’action de ce milieu extérieur sur le déroulement de la
vie au cœur de
la cellule que Virchow a mise en évidence, soulignant à
la fois la
place des facteurs environnementaux dans l’origine des maladies et la
dimension écologique de toute la médecine sociale dont il
s’est fait le
promoteur. Virchow, une des grandes figures du développement de
la
théorie cellulaire, est en effet à l’origine d’une
médecine sociale qui
s’appuie sur l’idée que le fonctionnement interne du corps, au
niveau
cellulaire notamment, ne peut être compris que si le clinicien
prend en
compte l’environnement dans lequel vit une personne.[8] Rudolf Virchow
a développé un modèle clinique, inspiré de
l’organicisme social, dans
lequel les maladies des individus sont provoquées autant par des
causes
sociales, par les conditions de vie dans les usines, par exemple, que
par les germes et autres agents infectieux qui s’attaquent à la
personne.
La médecine préconisée par Virchow est une
médecine
environnementale dans laquelle le médecin travaille, tout en
soignant
les maladies, à faire disparaître l’insalubrité des
maisons, le manque
d’hygiène des quartiers d’habitation et des usines, et toutes
les
autres conditions de vie qui entraînent les maladies. Virchow a
intégré
à la fois les idées de Pasteur sur la contagion, les
avancées de
l’histologie et la préoccupation des penseurs socialistes (de
Marx,
notamment), qui ont été les premiers
témoins de la surmortalité des ouvriers d’usine et qui
ont comparé leur
taux élevé de mortalité à celui, plus
faible, qu’on retrouvait dans les
campagnes à la même époque.[9] La médecine
de Virchow s’appuie sur
l’idée que la vie des tissus et des organes d’une personne ne se
comprend que sur l’arrière-fond des conditions environnementales
; une
telle médecine ne pouvait que se faire réformiste sur les
plans social
et politique.
Les recherches épidémiologiques ont montré,
à répétition,
que la plupart des maladies sont reliées, de fait, au mode de
vie, à
l’alimentation, à la qualité de l’air, à l’absence
d’exercice et plus
globalement à ce que nous appelons, en santé publique,
les «
déterminants sociaux » de la santé.[10] Les
résultats des études
d’épidémiologie laissent d’ailleurs penser que les
gènes ne constituent
sans doute qu’un déterminant mineur pour la majorité des
maladies
multifactorielles dites communes. Le fait de connaître les
signatures
génétiques (SNP et haplotypes) d’une personne n’a
d’ailleurs qu’une
valeur limitée, puisque le travail principal doit consister
à découvrir
comment les variations dans les séquences de gènes
interagissent avec
les différents degrés d’exposition à des facteurs
environnementaux, et
à mesurer les gradations dans l’exposition qui altèrent
les risques.
David Weatherall, le directeur de l’Institute of Molecular Medicine,
à
l’Université de Oxford, mettait en garde ses collègues en
1999 :
« the
remarkable
complexity of the genotype-phenotype relationship has
undoubtedly been underestimated during the early period of the
revolution in the biomedical sciences that followed the DNA era. It has
led to many statements being made about the imminence of accurate
predictive genetics that are simply not true… It is far from certain
that we will ever reach a stage in which we can accurately predict the
occurrence of some of the common disorders of Western society at any
particular stage in individuals’ life »
(1999: 2008).
Un tel message
n’est pas celui que les promoteurs de la médecine
prédictive veulent
entendre. Certaines maladies sont, il est vrai, la conséquence
directe
de la présence de gènes qui empêchent un
fonctionnement normal, quel
que soit l’environnement ; la grande majorité des maladies est
cependant provoquée par une prédisposition qui ne
s’exprime que dans
certains types d’environnement. Un modèle
génétique simple de
détermination d’une maladie est celui des accidents cardiaques
dus à un
excès de cholestérol : il permet d’illustrer la relation
entre le
patrimoine génétique, variable selon les groupes de
personnes, et
l’environnement, notamment les habitudes de vie. À un
extrême, se
trouvent des individus dont le génotype ne permet pas
l’homéostasie,
même s’ils bénéficient d’un excellent régime
alimentaire ; à l’autre,
ceux qui n’ont pas de problème de métabolisme, mais qui
soumettent leur
organisme à de tels excès (excès d’aliments riches
en cholestérol) que
les mécanismes homéostatiques normaux sont
bouleversés. De plus, les
études portant sur les bases génétiques des
problèmes cardiovasculaires
conduisent à penser qu’au moins 500 gènes pourraient
être à l’origine
de troubles comme l’infarctus du myocarde,
l’athérosclérose et
l’hypertension artérielle, problèmes qui comptent parmi
les premières
causes de mortalité dans les pays industrialisés.
La firme Myriad
Genetics, surtout connue pour ses kits de dépistage de BRCA1 et
BRCA2
en cause dans les cancers du sein et des ovaires, vient de commencer
à
faire la promotion de tests de dépistage des problèmes
cardiovasculaires :
«
CARDIARisk is the
first clinically available profiling service,
écrit-on sur le site, for evaluating genetic predisposition to
cardiovascular disease and represents a new approach to individualized
cardiovascular risk assessment and management. CARDIARisk helps to
individualize therapy by analysing genetic factors that influence each
patient’s physiology and responsiveness to various interventions”
(Site
web de Myriad Genetics).
Pour convaincre ses clients potentiels de
l’importance de recourir aux
tests de dépistage pour lesquels Myriad Genetics détient
un brevet, les
experts de la compagnie écrivent, d’une part, que près
d’une personne
sur quatre présente, entre 40 et 49 ans, un trouble
cardiovasculaire
qui peut être prévenu et, d’autre part, que le gène
muté T235 est
clairement associé avec un risque accru de maladie coronaire et
d’hypertension. Pas un mot n’est dit au sujet des habitudes de vie des
personnes, pas une phrase au sujet de l’environnement dans lequel les
personnes vivent. Tout est ramené au fait d’être porteur
ou non d’un
gène défectueux. La plupart des maladies
cardiovasculaires précoces
sont pourtant dues, la chose est connue, à un ensemble
interactif de
causes, génétiques, comportementales et
environnementales, qui font en
sorte que certains individus à risque peuvent éviter,
grâce à de bonnes
conditions de vie, de tomber malades.
La mise au point de tests pour
dépister les prédispositions génétiques
à différentes maladies, comme
ceux de Myriad Genetics, représente des intérêts
commerciaux
considérables. Pour l’industrie des biotechnologies, le
brevetage et la
commercialisation de ces outils diagnostiques peuvent signifier
d’énormes profits ; pour les assureurs privés,
l’identification des
individus à risque peut permettre de réduire les risques
financiers ;
les employeurs peuvent aussi espérer, grâce à ces
techniques, ne
recruter que des travailleurs en bonne santé, plus productifs et
moins
coûteux. L’extension du marché du diagnostic
génétique passe par la
création de populations dites « à haut risque
» pour lesquelles le
dépistage constitue la porte d’entrée dans les services
de santé et
souvent aussi, dans une longue prise en charge par la médecine.
Les
relations entre généticiens, médecins et
entreprises de génie génétique
prennent un nouveau visage : le risque calculable de maladie est
devenu, en même temps, une réalité
moléculaire, un enjeu de santé
publique et une question de marché.
Nous savons pourtant assez peu de
choses au sujet de l’influence des facteurs génétiques
sur l’état de
santé général après 25 ans. On sait tout au
plus que les troubles
mendéliens frappent généralement l’individu avant
l’âge de la
reproduction et que 90% des problèmes apparaissent même
avant la fin de
la puberté, et que les troubles affectant les personnes plus
âgées sont
généralement associés à l’environnement
socioculturel, économique et
physique. Au fur et à mesure qu’une personne avance en
âge, l’effet de
la vulnérabilité génétique semble diminuer.
Les gènes qui subsistent
après la puberté sont en effet plus adaptatifs et ne
provoquent
généralement la maladie que dans le contexte de certains
environnements. À l’inverse de la diminution de la
variabilité
génétique, la vulnérabilité à
l’égard des conditions environnementales
augmente donc tout au long de la vie. On peut dire que la contribution
des maladies génétiques aux problèmes de
santé dans un groupe de
personnes tend à diminuer au fur et à mesure que ces
personnes avancent
en âge.
Dans tous ces cas, ce sont les interactions dynamiques entre la
génétique et l’environnement qui servent de cadre
à une juste
explication de l’origine des maladies. Contre une médecine qui
tend à
détacher la personne malade de son milieu, à l’amputer de
son histoire
et à ramener la complexité des processus de vie à
un programme donné
par avance, immobile et inscrit dans les gènes, je propose de
considérer Virchow comme un meilleur guide pour les
médecins qu’un
nouveau Vésale redessinant ses planches anatomiques de
manière à y
faire figurer le seul niveau moléculaire.
Le
généticisme : la
mythologie des sociétés occidentales d’aujourd’hui
L’âge post-génomique dans lequel nous vivons nous
confronte, me
semble-t-il, à deux défis majeurs.
Le premier de ces défis concerne le
statut à accorder à la génétique dans
l’explication de la vie et au
réductionnisme centré sur l’impérialisme du
gène qui prévaut dans
certains milieux. Le généticisme est renforcé par
la logique binaire et
linéaire des ordinateurs qui règne en maître dans
l’univers des biotechnologies,
par les techniques de génotypage de l’ADN utilisées dans
les pratiques
dans les laboratoires et par la popularité des modèles
simplicateurs
d’explication qui ont cours en biologie, en posant par exemple les
gènes comme l’explication ultime de la vie. Ces modèles
sont surtout
défendus par les bio-industries et des scientifiques qui ont
généralement très peu de contact avec les «
patients réels » que
rencontrent les médecins ; ils reposent sur une conception
relativement
naïve, strictement moléculaire, de l’être humain, et
refusent de
prendre en compte les interactions bio-sociales complexes qui sont
toujours mises en jeu dans la production de la maladie et de la
santé.
Le second défi nous interpelle au niveau des
représentations que les
généticiens se font non seulement de la vie et de la
maladie mais aussi
de la pensée et de l’Homme. Une fois réduite à
l’univers des seules
molécules, la biologie fournit le modèle pour
interpréter les autres
niveaux d’organisation du vivant, celui des cellules, des tissus, des
organes et de tout l’organisme. Ce modèle réductionniste
conduit à
transformer l’humain en un programme génétique, en un
livre
d’instructions venues des gènes, en un génome que les
généticiens
pourront, lorsque la technologie sera disponible, reprogrammer à
souhait. La pensée est elle-même
interprétée, dans ce modèle, comme une
émergence des processus physico-chimiques qui sont à
l’œuvre au niveau
moléculaire. L’humanité risque d’être comprise,
dans ce nouveau
contexte théorique, à partir de la métaphore de la
machine, d’une
machine bien plus complexe, il est vrai, que les automates
qu’évoquait
Descartes dans son Discours de la méthode, mais une machine,
tout de
même.
Relancée par les projets sur le «génome» et
sur le «protéome», la
guerre des biologies est en voie de s’installer, pour des
décennies,
dans les laboratoires, chez les spécialistes, et bientôt
elle envahira
aussi la place publique, aussitôt sans doute que les promesses
intempestives de la médecine néo-vésalienne,
prédictive et réparatrice
des gènes, se révéleront n’être que des
baudruches artificiellement
gonflées. Contre une médecine qui s’appuie exclusivement
sur le génome
pour expliquer l’origine des maladies et contre une biologie qui
privilégie le niveau moléculaire dans son explication de
la vie,
l’anthropologie met en avant le travail du temps, de l’environnement et
de la culture qui organise le « brassage » des gènes
par le biais de
pratiques sociales institutionnalisées (règles de
mariage, interdits
sexuels, normes de filiation) dans les différents groupes
humains. Pas
d’individu, affirme l’anthropologie, sans famille, sans lignage et sans
héritage ; pas d’humanité sans sociétés,
sans groupes ethniques, sans
transmissions collectives qui se font, par delà les
gènes, à travers
des pratiques culturelles singulières. Pas de biologie donc,
sans la
prise en compte des liens dynamiques qui se tissent entre
écologie et
génomes. Ce sont là autant de séries dialectiques
dans lesquelles les
termes s’influencent réciproquement, additionnant et combinant
leurs
effets, et créant du complexe qui n’est jamais réductible
à la seule
génétique.
Une telle compréhension des organismes vivants nous
éloigne
considérablement du « tout génétique »
dont certains généticiens se
font trop souvent les propagandistes. Génétique,
environnement et
société apparaissent indissociables dans
l’interprétation de la vie ;
le génome humain n’est lui-même que le produit de
l’histoire de la vie,
longue de quatre milliards d’années, qui a conduit à
l’apparition de
l’Homo Sapiens sapiens. Contre un certain généticisme, il
apparaît
important d’insister sur le travail des sociétés et des
pratiques
culturelles (mariage, sexualité, descendance), et sur les
interactions
constantes et dynamiques entre le milieu environnemental et le
programme génétique. Des nécessités nulles
parts, des possibilités
partout ; aucun emprisonnement dans des déterminismes
génétiques, mais
déploiement, jusqu’à l’exubérance, des
virtualités que le programme
génétique contient.
Je crois urgent de dénoncer les limites du «
généticisme », les
financements massifs accordés à la recherche
géno-protéomique, et la
place éminente que tient la géno-mythologie dans le
discours médical,
dans la grande presse et dans l’opinion publique. Les opposants du
généticisme ne réussissent cependant qu’avec
difficulté à proposer,
dans des termes accessibles, concrets et convaincants, un modèle
alternatif qui pourrait éventuellement servir de contre-poids au
modèle
dominant du généticisme ; ils ne rencontrent d’ailleurs,
le plus
souvent, qu’un modeste appui dans le monde scientifique et dans les
populations. La complexité n’est vraiment pas plus facile
à mettre en
mots aujourd’hui qu’elle l’était dans le passé. Leurs
positions
critiques ne seront sans doute comprises que s’ils acceptent de
reconnaître, sans les caricaturer, les formidables progrès
de la
génétique et de les intégrer dans les positions
qu’ils défendent. Le
faible bagage de connaissances biologiques a grandement affaibli le
discours de ceux et de celles qui s’opposent au
généticisme.
Il nous faut considérer de manière critique la
méta-biologie qui est en
voie de se constituer en tant qu’assise fondatrice et horizon pour
bâtir une représentation de l’Homme ajustée
à notre temps, d’une
manière d’autant plus critique que cette méta-biologie
est elle-même, à
son tour, en voie de se transformer en une anti-mythologie. La
vigilance s’impose en effet, à cause notamment des dangers
potentiels
de réductionnisme dont la nouvelle pensée biologique est
porteuse : en
se plaçant du côté du gène, de l’ADN, des
hormones et d’une science
tournée vers l’étude des bases biologiques de l’Homme, on
risque en
effet de restituer la base animale de l’Homme en l’amputant de ses
autres dimensions, de celles notamment qui l’associent depuis toujours
aux dieux. Tout ce qu'une philosophie trop exclusivement tournée
vers
la pensée pure nous avait fait perdre semble donc être en
train de
revenir, sous l’impact cette fois d’une rebiologisation de l’être
humain à partir de la génétique. Ce retour en
force de la biologie
risque de nous faire oublier que nous sommes aussi des êtres qui
parlent, qui symbolisent, qui créent du sens, et qu'en cela nous
nous
détachons radicalement des déterminismes que l’on dit
naturels.
Dans son dernier livre (2000), James Watson, le co-découvreur de
la
double hélice de l’ADN, dit croire en la possibilité
d’améliorer
l’espèce humaine. En réalité, cette idée
qu’il est du devoir de l’homme
d’achever l’évolution des espèces refait constamment
surface chez les
biologistes. Pour des raisons philosophiques et éthiques, la
plupart
des généticiens ont longtemps répugné
à l’idée qu’ils puissent
appliquer leurs techniques de modification des génomes à
l’espèce
humaine ; on assiste cependant, ces temps-ci, à un virage
important de
la pensée d’un bon nombre d’entre eux sur cette question. Ils
sont en
effet de plus en plus nombreux, et pas seulement le
célèbre James
Watson, à défendre l’idée que le patrimoine humain
ne constitue pas une
exception dans l’histoire de la vie et qu’il peut, comme tous les
autres génomes, être modifié, transformé,
amélioré.
Peut-être les
biologistes redécouvriront-ils, en relisant Rudolf Virchow, que
l’Humanité se caractérise par la perte progressive des
déterminismes
(biologiques, psychiques, sociaux…) au cours de l'évolution de
l’espèce
humaine et par l’invention de nouvelles pratiques à contenu
culturel à
travers lesquelles les êtres humains ont pour ainsi dire
assuré le
recouvrement des anciens déterminismes. En santé comme en
beaucoup
d’autres lieux, l’humanité a ainsi échappé, comme
j’ai essayé de le
monter, au déterminisme des gènes.
D’autres penseurs, ceux-là qui sont
surtout préoccupés par la dérive possible des
sociétés humaines,
recherchent des points de butée susceptibles de réamarrer
notre
humanisme à quelque chose de solide et de stable : d’un
côté, ils
réaffirment le rôle primordial de la raison, d’une raison
dont ils
croient pouvoir mieux comprendre le fonctionnement à partir des
caractéristiques biologiques du cerveau ; d’un autre
côté, ils pensent pouvoir trouver des assises nouvelles
à nos sociétés
en les ancrant dans leur base naturelle, dans l’écologie et dans
la
longue durée de l’histoire évolutive des vivants. …))
Yvan Illich a
écrit, avec à-propos, que le concept de vie est le
dernier bastion de
l’humanisme scientifique moderne. Si la vie est banalisée,
réduite à
une simple théorie du gène et appropriée par la
bioindustrie, alors
tout un système de philosophie et de culture bascule dans
l’obscénité
et le vide. Le génome et le protéome ne totalisent pas la
nature et la
vie : la question de l’humanité est plus que les 3 millions de
bases de
notre génome et que les six millions de protéines au
travail dans nos
corps.
L’argument développé dans cet essai s’organise autour de
trois
points :
(1) l’humanité est à risque dans notre âge
d’ingéniérie
génétique, de marché phamacogénomique et de
médecine prédictive.
(2)
les valeurs au cœur de notre ère post-génomique porte
à son terme et à
son achèvement l’humanisme scientifique moderne qui a
été caractérisée
par la raison, le culte du progrès et le positivisme
scientifique.
(3) la bio-industrie a inventé une nouvelle
génomythologie qui va contre
l’évidence scientifique produite par les résultats des
recherches en
génomique et en protéomique, et qui est imposée
par des moyens encore
plus puissants qu’à l’époque où les prêtres
avaient recours à des
moyens sacrés pour promouvoir les mythologies religieuses.
Les penseurs
post-modernistes (Derrida, Lyotard) nous avaient annoncé que le
scepticisme post-moderne à l’égard des grandes
théories explicatives
provoquerait la disparition des « grands récits »,
libérant l’humanité
des servitudes imposées par les idéologies et les
mythologies. En
réalité, l’humanité a acquis de nouveaux ennemis
qui ont remplacé les
grands récits d’hier : le nouveau génomythe promet une
vie meilleure
pour tous, le traitement des maladies à leurs sources, une
nouvelle
génération de médicaments, des plantes
transgéniques qui permettront de
prévenir les famines, de produire de meilleurs aliments… La
bioindustrie plus le capitalisme plus les multinationales servent de
véhicules pour le génomythe…S’il y a une seule icone que
les humanités
et les arts ont empruntée à la science du XXè
siècle, c’est bien l’ADN.
La génoprotéomique plus l’informatique servent de base
à la
génomythologie qui modèle l’imaginaire contemporain et
apporte
légitimité au pouvoir de la technoscience à
contrôler la nature et à
reprogrammer la vie. La génomythologie est inventée par
les prêtres de
la bioindustrie capitaliste.
Il m’apparaît urgent de déconstruire le
génomythe inventé par la biondustrie. Jacques Derrida a
montré que la
déconstruction (either applied to texts, to the market forces or
to
international organizations such as WTO) est une pratique politique. Je
suggère que nous appliquions la déconstruction à
la génomythologie
comme nous l’avons fait à la Bible, aux Vedas et au Coran; nous
devons
aussi déconstruire le dogme néolibéral…Si nous ne
le faisons pas,
l’humanité pourrait ne pas avoir une très belle fin.
L’évolution n’est
rien d’autre qu’un cimetière d’espèces qui sont disparues
soit à la
suite d’une catastrophe cosmique ou, plus souvent, à travers la
guerre
entre les espèces. Nous serions ainsi la première
espèce à s’être
auto-détruite.
L’humanisme de l’ère post-génomique est
caractérisé par
deux choses : d’une part, la génétique (moléculre)
plutôt que la
physique (atome) sert de base pour penser la condition posthumaine qui
accompagne la nouvelle génomythologie ; d’autre part, la
technoscience
joue un rôle central dans la pratique scientifique…
RÉFÉRENCES
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« From Genotype to
Phenotype : Genetics and Medical Practice in the New Millenium »,
Philosophical Transactions of the Royal Society of London, 354, B :
2008.
[ 1] Ce numéro
spécial de la revue JAMA n’est rien d’autre qu’un
manifeste en faveur de la médecine prédictive. Craig
Venter de Celera
Genomics, Victor McKusick, également de Celera Genomics, et
Francis
Collins du Projet HUGO comptent parmi les généticiens les
plus célèbres
qui ont été invités par la revue JAMA pour faire
la promotion de cette
« médecine néo-vésalienne ».
[ 2] En réalité,
ce sont surtout les marqueurs d’ADN qui ont vraiment
fait avancer les applications cliniques de la cartographie
génétique :
des marqueurs ont d’abord été localisés pour la
maladie de Huntington,
puis pour le rein polykystique chez l’adulte, pour la
phénylcétonurie
et au fil des années, pour un nombre sans cesse croissant de
maladies.
[ 3] Victor McKusick est surtout
célèbre pour avoir mis sur pied le
projet OMIM (Online Mendelian Inheritance in Man), qui est accessible
sur le site http://www.ncbi.nlm.nih.gov/omim. Toutes les informations
relatives aux maladies génétiques peuvent être
retrouvées sur ce site
où elles sont incorporées au site, au fur et à
mesure que de nouveaux
gènes sont cartographiés et séquencés.
[ 4] L’acronyme « snp
» (que l’on prononce « snip ») renvoie aux
très
petites variations génétiques, dans l’agencement des
paires de base du
génome, variations qui expliquent ce qui est propre à un
individu ou à
un groupe. Les généticiens pensent que le portrait
complet d’une
personne est fait d’environ un million de ces «snp», avec
un certain
nombre de ces snp qui sont liés à des maladies. Les
« snps » sont, en
quelque sorte, des signatures génétiques pour une
personne ou pour un
groupe.
[ 5] La thérapie
génique consiste à remplacer le gène
dysfonctionnel en
introduisant de l’ADN (à l’aide d’un virus modifié
à cette fin) dans
les cellules de certains tissus ; les accidents qui surviennent au
cours des essais cliniques sont gardés secrets ou
rapportés tardivement
; aucun traitement n’a encore connu un succès suffisant pour
être
officiellement mis sur le marché. La controverse autour des
thérapies
géniques s’intensifie avec tantôt de bonnes tantôt
de mauvaises
nouvelles entourant les milliers d’expérimentation qui sont en
cours à
travers le monde. Au niveau de la pharmaco-génomique, les
perspectives
d’avenir semblent meilleures : les techniques de recombinaison d’ADN
permettent en effet de transformer des bactéries, des plantes et
des
animaux en véritables petites usines de protéines
thérapeutiques ; il
reste ensuite à les introduire dans des médicaments et
à espérer que
les protéines insérées maintiendront leurs
activités.
[ 6] L’extraordinaire
succès clinique remporté par les professeurs Alain
Fischer et Marina Cavazzana-Calvo, de l’Hôpital Necker pour
enfants, à
Paris, a été souligné par tous les cliniciens
à travers le monde Le
professeur Marina Cavazzana-Calvo a récemment publié,
avec des
collègues, un texte, dans la revue Science ( 2000) dans lequel
elle
décrit, en détail, toutes les difficultés des
traitements à base de
thérapie génique.
[ 7] Des problèmes
techniques graves limitent le nombre de maladies que
l’on peut soigner avec la thérapie génique : dans le cas,
par exemple,
où le gène d’une maladie s’exprime localement dans un
tissu
difficilement accessible, comme le cerveau ou les os, il est
très
difficile de faire en sorte qu’un gène normal atteigne ces
tissus. Il y
a aussi les difficultés reliées à l’expression du
gène : le gène normal
inséré dans les tissus doit en effet pouvoir s’exprimer
au bon moment,
en quantité suffisante, durant suffisamment de temps. Enfin, il
y a le
problème du rejet : une fois le gène introduit ou le
«
médicament-protéine » administré, il faut
encore que le système
immunitaire de la personne malade ne rejette pas le produit.
[ 8] Pour avoir une bonne
idée de l’approche sociale de la médecine
préconisée par Rudolf Virchow, le lecteur pourra
consulter les essais
regroupés et traduits en anglais par Lelland J. Rather, en 1958.
[ 9] Il ne faut pas oublier que
la révolution pasteurienne avait mis à
la mode la théorie des germes qui allait conduire au slogan du
« one
germ, one disease ». Virchow prend au sérieux cet acquis
de la biologie
qu’il radicalise en affirmant que certains environnements (nous dirions
aujourd’hui « certains écosystèmes ») peuvent
être en meilleure santé
que d’autres. Il invite donc les médecins à se faire
aussi thérapeutes
des milieux dans lesquels vivent leurs patients.
[ 10] Dans un article
récent intitulé : Une troisième voie en
santé
publique (1999), j’ai présenté les différents
courants que nous
trouvons aujourd’hui au sein de la nouvelle santé publique.
TEXTE
2
“GENO-BUSINESS MADE IN
MONTREAL”
(Article
soumis à la revue POSSIBLE
Numéro spécial sur Montréal)
Nous vivons nolens volens
dans le monde des
biotechnologies[i] et de l’industrie
pharmaceutique
mondialisée
qui
nous promettent pour demain des thérapies géniques
performantes, des «
médicaments-protéines » qui s’attaqueront à
la source même de nos
maladies, des tests et des kits de dépistage
génétique, aussi précis
que rapides et puissants. Le décryptage des génomes et
des
protéomes[ii] nous en apprendra
plus, affirment les
généticiens, sur
les origines de la vie, sur l’évolution des espèces, sur
notre nature
et notre pensée, en un mot sur notre humanité, que tous
les efforts des
scientifiques au cours des derniers deux ou trois mille ans. Des
découvertes inédites révolutionneront, on ne cesse
de le répéter, la
médecine, l’anthropologie, la psychologie, la
paléontologie, la
philosophie et peut-être même toutes les sciences.
Progrès, pouvoir et
savoir sont les mots clés de la nouvelle rhétorique des
spécialistes
des gènes.
La
génétique vit aujourd’hui à
l’heure des grands programmes
de recherches qui se sont substitués, dans l’esprit même
du public, au
lancement des fusées explorant, par-delà la lune,
l’espace galactique,
à la création des robots et des machines intelligentes,
à la descente
dans l’infiniment petit, et au combat contre le cancer, qu’on nous
avait promis pouvoir gagner avant la mythique année 2000. Le
Human
Genome Organization (HUGO) a dominé l’actualité, plus que
la NASA ou
Microsoft, durant la première année du nouveau
millénaire, avec un
sommet en février 2000 au moment où a été
annoncée la nouvelle du
décodage du « language in which God created life »;
le Human Proteome
Organization (HUPO) mis sur pied en janvier 2001 nous fait chaque jour
un peu mieux comprendre l’activité fascinante de ces centaines
de
milliers, voire de millions, de protéines qui refabriquent sans
arrêt
la vie au cœur de nos cellules. Les génomes nationaux de pays
entiers
sont en voie d’être cartographiés, en Islande, en Estonie,
en Finlande.
Le Québec s’apprête, lui aussi, à le faire avec le
projet Cart@gène.
Nous sommes
entrés dans une des périodes les plus
existantes de
l’histoire intellectuelle de l’humanité, un de ces «
turning points »
qui peut soit nous propulser en avant dans un meilleur contrôle
des
lois de la nature soit nous faire basculer dans l’hubris de la
toute-puissance. Certains biologistes soutiennent, avec un
étonnant
mélange de dogmatisme, d’optimisme et de réductionnisme,
que les
biotechnologies nous permettront, bientôt, de corriger les
erreurs de
la nature, de remodeler celle-ci, voire de fabriquer de nouvelles
formes de vie.
Génétique,
industrie, État
Pour
s’allier les leaders
politiques, les banquiers et les industriels, et séduire le
grand
public, les spécialistes de la génétique mettent
volontiers en scène la
magie performante des puissants logiciels de bioinformatique
désormais
capables, insistent-ils, de découper, classer et analyser
automatiquement des milliards d’octets[iii] d’information
génétique, de
séquencer et de génotyper l’ADN, trivialisant du
même coup les immenses
difficultés techniques rencontrées de fait dans les
laboratoires ; ils
prophétisent d’extraordinaires retombées
financières pour l’industrie
des biotechnologies et du médicament, notamment dans les pays
qui
mettront rapidement en place des plates-formes technologiques de
pointe, fussent-elles coûteuses, et qui accorderont des
conditions
avantageuses d’accueil (congés fiscaux, crédits
d’impôt) aux compagnies
« start-up » qui souhaitent s’établir chez eux. Et
il y a urgence
d’agir vite, très vite, si on veut s’imposer, disent entre
autres les
généticiens canadiens et québécois qui
rêvent de devenir, ensemble, des
leaders dans la nouvelle industrie du gène.
Les
promoteurs de la
recherche génomique et protéomique courtisent à la
fois les banques,
les gouvernements, l’industrie privée, les universités,
les
journalistes et le public. Ils imaginent des
montages financiers et commerciaux hybrides, une petite firme «
start-up » établissant, par exemple, des contrats
d’exclusivité avec
des compagnies fournissant des plates-formes biotechnologiques
ajustées
à ses recherches et/ou avec l’une ou l’autre des multinationales
pharmaceutiques ; ils mettent sur pied des alliances scientifiques
stratégiques, lesquelles abolissent les anciennes
frontières entre
université, marché et industrie. Les conditions dans
lesquelles se fait
aujourd’hui la recherche en génétique se sont de fait
profondément
modifiées : les chercheurs ne peuvent plus échapper aux
«
contaminations » entre science, marché et marketing ; la
génétique est
placée au cœur de l’activité économique à
travers la marchandisation
des produits dérivés ; les universités se
transforment en véritables
entrepreneurs, avec leurs propres services de commercialisation des
travaux des chercheurs et des professeurs; des « consortia
» de
recherche surgissent de tous les côtés,
fédérant institutions
publiques, laboratoires privés et multinationales du
médicament ; la
quête de financement, tantôt côté public,
tantôt côté privé, s’impose à
tous comme une absolue nécessité, tant les coûts de
la recherche se
sont démesurément amplifiés.
La recherche
génétique vit à l’heure de
l’industrie, selon sa logique, et elle le fait, plus souvent qu’on ne
le dit, avec les fonds publics de nos gouvernements, surtout durant la
phase de démarrage, laquelle exige souvent la mise en place de
plates-formes biotechnologiques coûteuses et la construction de
nouveaux centres de recherche. Pourquoi nos gouvernements acceptent-ils
d’investir l’argent des contribuables dans ce nouveau chantier? Il
serait simpliste de l’expliquer par les seules interventions de
lobbying ; c’est en réalité la science de pointe, les
retombées des
travaux génétiques en médecine et en agriculture,
et la place des
biotechnologies dans la nouvelle économie que les leaders
politiques
financent. Les promoteurs de la révolution du génie
génétique ne
promettent-ils pas, entre autres choses, pouvoir bientôt
guérir mieux
nos maladies, autrement, à la source, avec moins d’effets
secondaires
que dans le passé. Toute cette rhétorique grandiloquente
du succès
finit par enthousiasmer, il n’y a pas de doute, jusqu’aux sceptiques.
Elle occulte, cependant, les larges zones d’incertitude, d’ignorance
même, dont les généticiens sont, les premiers,
conscients; elle gomme
la question des coûts qui seront attachés à la
future « médecine
prédictive » réparatrice de gènes ; elle
s’interroge peu sur la
participation des populations à la prise de décision sur
des sujets qui
les concernent au plus haut point, dans leur santé, par rapport
à la
définition même de la vie, autant de questions qui
relèvent d’un agenda
éthique, socio-politique et philosophique qui tarde à
être établi. Sans
parler du fait que les citoyens sont les premiers à payer pour
cette
nouvelle bio-industrie.
Dans
l’écoumène globalisé
des biotechnologies,
des multinationales du médicament et du capitalisme
mondialisé les
fonds investis traversent librement les frontières des pays,
brouillent
les clivages du public et du privé, de l’université et de
l’industrie,
et semblent se détacher, à première vue du moins,
de l’ancrage
national. Actions boursières, capital de risque, prêts
spécialisés
deviennent une partie normale, avec cotations en bourse, des
activités
des centres de recherche en génétique; des
spéculateurs ne connaissant
souvent de la génétique que les dollars
générés par les découvertes
soutiennent les compagnies les plus prometteuses, rêvant sans
doute que
les chercheurs feront vite fructifier leur capital de risque. Pour
séduire les populations et un peu tout le monde, les compagnies
font
appel aux « constructeurs d’images » qui dessinent
l’esthétique
accrocheur de leurs sites informatiques qui se donnent à voir
sur les
écrans de nos ordinateurs.
L’objectif
des
compagnies de
génétique est
clair : fabriquer des produits « marketables ». On comprend
alors
pourquoi tout ce qui ressemble à une découverte est
immédiatement
transformée en un événement médiatique :
des stratégies publicitaires
bien ciblées servent à annoncer, sur toutes les tribunes,
que la
compagnie « X » a été la première,
disons, à découvrir une association
entre tel gène et telle maladie, que les «
découvreurs » occupent déjà
le territoire, que des demandes de brevet ont été
déposées et que les
retombées financières reviennent de plein droit à
cette compagnie. Les
firmes « start-up » semblent de nos jours n’avoir d’autres
choix que de
suivre, si elles veulent survivre dans cette jungle de la
compétition,
l’audimat d’une « grande presse » applaudissant à
leurs exploits : leur
part du marché en dépend ; l’appui des gouvernements y
est subordonné ;
le crédit des banques tend à s’ajuster à leur
position sur la scène
scientifique. Les compagnies doivent, dans un tel contexte, «
soigner »
leur image auprès des journalistes scientifiques, ce qu’elles
font en
développant, par exemple, des sites internet hautement
pédagogiques et
en produisant elles-mêmes les « trousses documentaires
» où
s’alimentent journalistes, professeurs et un peu tout le monde.
La
lutte opposant « start-ups », laboratoires et compagnies
pour la
conquête des nouveaux marchés fait paradoxalement
ressurgir, du dedans
même de la lutte pour la conquête des marchés, les
espaces nationaux.
Ainsi, par exemple, le Canada et le Québec se sont
récemment mis
d’accord, plus sérieusement que dans tout autre domaine
peut-être, pour
faire de notre pays un des leaders mondiaux en génomique et
protéomique. Nation, marché, État et science
semblent bel et bien
avancer, chez nous, la main dans la main.
Montréal,
future
capitale
mondiale de la génomique?
Act Genomics
Inc.,
Aegera Therapeutics
Inc.,
Antalium Inc., Biosignal Packard Inc., Caprion Pharmaceutical Inc.,
Chemical Computing Group Inc., Chronogen Inc., DNA LandMarks Inc.,
Ecopia Biosciences Inc., Elitral Canada Ltd, Galileo Genomique Inc,
Geneka Biotechnology Inc., Genomics One Corporation Inc., HemaX
génome
Inc., Infectio Diagnostic (I.D.I.) Inc., MythylGene Inc., Mirador DNA
Design Inc., PhageTech Inc., Phenogene Therapeutics Inc., PRO-DNA
Diagnostic Inc., Procrea Biosciences Inc., ProMetic Life Sciences Inc.,
Qbiogene Inc., SignalGene Inc., Telogene Inc., Warnex Inc. Ce sont
là
quelques-uns des noms choisis parmi les quelque 35 ou 40 compagnies de
génomique et de protéomique installées au
Québec, la plupart d’entre
elles ayant pignon sur rue à Montréal.[iv] La liste
fournie n’inclut ni
les centres de recherche universitaires ni les laboratoires des
multinationales pharmaceutiques engagés, souvent en partenariat
avec
les firmes de géno-protéomique, dans la R&D.
Le cas
de la firme
Galileo Génomique Inc. (http://www.galileogenomics.com)
représente
assez bien l’esprit des nouvelles compagnies qui s’installent à
Montréal. Il s’agit d’une firme privée engagée
dans la «
genetics-research business » qui a été
fondée en mars 1999 par des
scientifiques issus principalement de la firme Algene et qui comptent
aujourd’hui plus de 50 professionnels, la plupart détenant des
PhD.[v]
La mission spécifique de Galileo Génomique est de
découvrir les gènes
associés à quelque vingt-cinq maladies dites communes,
parmi lesquelles
on compte l’hypertension, le diabète, l’ostéoporose,
l’asthme, la
schizophrénie, première étape vers le
développement de médicaments
appropriés. Monsieur John Hopper, le president de Galileo
Genomique.
disait au journal The Gazette (3 Janvier 2002) :
«
We believe
that the
inhabitants of Quebec of French ancestry have unique genetic properties
that could be very valuable in discovering disease genes. (…). Quebec
is considered a « founder population » because many of its
residents
are descendants of a relatively small number of original settlers”.
John Raelson, le directeur du service de la génétique,
précisait que :
“In the case of simple diseases, for example kystic fibrosis and Lou
Gehrig’s disease, which are caused by at most a few genes, scientists
have found far fewer known mutations in Quebec. (…) The fewer the
mutations that cause a disease,
the more patients in any given sample will share the same gene, making
it easier for scientists to detect it statistically”.
Le grand
avantage
de cette compagnie est d’être située, pensent ses
responsables, à
proximité d’un bassin génétique
“intéressant”, celui des
Canadiens-français auprès de qui les chercheurs de
Galileo Génomique
s’apprête à recueillir des données
génétiques, médicales et
généalogiques sur des groupes de personnes souffrant de
l’une ou
l’autre des 25 maladies dites communes sur lesquelles se font les
recherches à Galileo Génomique.
Génome
Québec
(http://www.genomequebec.ca) est l’organisme qui travaille à la
promotion de l’industrie géno-protéomique au
Québec. Il bénéficie d’un
budget de plus de 80 millions – dont $40 millions octroyés par
le
ministère de la Recherche, de la Science et de la Technologie du
Québec
et 40 millions de Génome Canada, ce qui lui donne à lui
seul un budget
équivalent à celui dont dispose le FRSQ ($80
millions/an). Sa formule
de financement prévoit l’apport de sociétés
privées en capital de
risque et d’entreprises biotechnologiques et pharmaceutiques. Sa
stratégie d’investissement permettra au Québec, dit le
site
informatique de Génome Québec, de prendre position sur la
scène
internationale en recherche géno-protéomique et d’attirer
d’autres
investissements, qu’ils soient de nature publique ou privée. Le
plan
d’affaires de Génome Québec prévoit un
investissement de 135 millions
de $ pendant quatre ans, ce qui contribuera à propulser le
Québec parmi
les dix principaux centres de génomique dans le monde.[vi]
On ne
peut
qu’être fasciné par l’habileté des nouveaux patrons
de la recherche
génétique qui ont réussi à convertir les
plus hauts fonctionnaires de
l’État canadien et du Québec à l’idée de
lancer un vaste programme
national de recherche génétique, financé à
des niveaux jamais atteints
dans aucun autre secteur de recherche médicale; cette caution
gouvernementale rassure les corporations nationales et multinationales
qui injectent massivement du capital de risque dans les compagnies de
génomique surgissant de tous côtés au Canada,
à Montréal surtout. Quant
à la grande presse elle conforte l’industrie du gène en
faisant un
large écho, le plus souvent sans critique, aux
découvertes les plus
spectaculaires, notamment au sujet des liens postulés entre
gène et
maladie.
On devine
aisément ce qu’il a fallu de lobbying
à Génome
Canada (http://www.genomecanada.ca) pour que notre ministre des
Finances Paul Martin octroie à cet organisme, dès sa
première année de
fonctionnement en 2000-2001, un budget total de 300 millions de
dollars, le double de celui du Conseil de recherche en sciences
humaines (CRSHC) qui apparaît dérisoire avec ses 150
millions en
2001-2002, surtout quand on sait que ce conseil doit financer toute la
recherche canadienne en sciences sociales et humaines. Le Canada
investit en 2002 plus de deux milliards de dollars en recherche en
santé parce que notre pays, a dit notre ancien Ministre des
finances,
monsieur Paul Martin, dans son discours du budget de novembre 2001,
veut se situer « à l’avant-garde des nouvelles
frontières du savoir ».
De quelles « frontières du savoir » s’agit-il au
juste?Celle de la
génomique a été la seule à avoir
été explicitement mentionnée par
Monsieur Paul Martin lors du budget de 2001:
«
la science
génomique
est un élément essentiel, disait-il, pour l’avancement de
la
biotechnologie, un des moteurs de la nouvelle économie. Dans le
domaine
de la santé humaine, elle révolutionnera la
détection et le traitement
des maladies »
(Discours du budget, 2001).
La
rhétorique
du succès a
bel et bien séduit les politiciens : le Canada entend se donner
une
industrie nationale de la génomique qui pourra non seulement
rattraper
mais éventuellement devancer celle de l’Angleterre, de la France
et de
l’Allemagne, et même des États-Unis. Et un de ses
principaux centres
névralgiques sera situé à Montréal.
Situées
à
l’intersection des
marchés boursiers, des politiques gouvernementales et des
institutions
publiques, les nouvelles entreprises
de biotechnologie et de pharmacogénomique vivent dans une
société de la
compétition, avec l’espoir de découvertes et sur
l’horizon de la
rentabilité. Les plans d’affaires de ces entreprises combinent
fonds
publics et capital privé ; les frontières entre
universités et
compagnies s’estompent ; chercheurs académiques et
non-académiques
s’associent dans les mêmes projets ; les consortiums
transnationaux
deviennent la règle, notamment entre le Canada et les
États-Unis. Les
entreprises de géno-protéomique sont propulsées,
au Canada comme dans
les autres pays, autant par la recherche du profit, du leadership et du
pouvoir que par le souci de générer un nouveau savoir
permettant de
mieux traiter les personnes malades.
Au
Québec,
véritable
havre de
l’industrie pharmaceutique canadienne, le secteur du médicament
est
aujourd’hui en pleine effervescence. L’industrie bio-pharmaceutique de
la grande région de Montréal emploie déjà
environ 14 000 travailleurs
auxquels il faut en ajouter 6 000 autres qui sont à l’emploi des
quelque 76 établissements publics et para-publics de recherche
pharmaceutique.
Notre
industrie de la
bio-pharmacie se divise en trois
catégories d’institutions :
a) 36 des
grandes
multinationales du
médicament possèdent une filiale à
Montréal, le plus souvent avec des
laboratoires dans lesquels elles fabriquent des médicaments de
marque,
généralement couverts par des brevets[vii] ;
b) 97
compagnies
bio-pharmaceutiques locales établies au Québec
fabriquent, pour la
plupart, des copies (génériques) de médicaments de
marque dont le
brevet est tombé dans le domaine public[viii] ;
c) 12 autres
entreprises bio-pharmaceutiques québécoises de moindre
dimension
travaillent surtout, sur la base de plate-forme biotechnologique
spécialisée, à développer de nouveaux
produits pharmaceutiques, le plus
souvent en partenariat avec des multinationales ou des compagnies
locales.
On estime
qu’il existe,
en plus, au Québec environ 75
centres
publics ou para-publics (par exemple, l’Institut Armand Frappier, le
Biotechnology Research Institute) qui sont engagés, totalement
ou
partiellement, dans la recherche bio-pharmaceutique. Montréal se
situe
au premier rang des grandes villes nord-américaines du point de
vue des
laboratoires de recherche pré-clinique et clinique,
devançant nettement
New York, Boston, Los Angeles et Toronto.[ix]
Les 145
entreprises
bio-pharmaceutiques privées du Québec ont
dépensé en 1999 plus de $340
millions en R&D, ce qui fait du Québec le chef de file de la
R&D au Canada[x] ; ce montant ne comptabilise pas les
dépenses qui
se sont faites dans les 75 établissements publics et
para-publics. Nous
assistons à une croissance vertigineuse, depuis 2000, des
investissements en R&D au Québec : BioChem Pharma envisage
investir
$600 millions pour créer un laboratoire de R&D à
Laval ; Merck
Frosst a investi plus de $100 millions pour agrandir ses laboratoires
à
Kirkland ; Services Pharma MDS est engagé dans la construction
de
nouvelles installations de recherche à Ville Saint-Laurent. Une
nouvelle génération de compagnies bio-pharmaceutiques de
Montréal (par
exemple, ConjuChem, Neurochem, Ecopia BioSciences, Genomics One) ont
fait leur entrée sur les parvis des bourses ; un nombre sans
cesse
croissant de compagnies sont aujourd’hui en mesure de compléter,
à
Montréal même, toutes les étapes de la production
d’un médicament, de
la recherche fondamentale au test d’inocuité et jusqu’à
sa mise en
marché ; les liens entre les centres universitaires de recherche
et les
firmes privées se sont considérablement renforcés.
Ce sont là quelques
exemples de l’extraordinaire vitalité de l’industrie
bio-pharmaceutique
québécoise.
Les
conditions de
R&D
particulièrement favorables
offertes par le Canada et le Québec ont fait en sorte que le
secteur
bio-pharmaceutique s’est accru, entre 1997 et 2001, quatre fois plus
rapidement au Canada que dans tout autre pays du G7.
«
Au cours des cinq dernières années seulement,
plus de 200 compagnies
biopharmaceutiques ont été créées, dont 60
en recherche génomique.
Durant cette même période,
le capital de risque a fortement grimpé, passant de 200 millions
seulement à 1,2 milliard. Aujourd’hui, plus de 370 produits sont
en
cours de développement, et les études
réalisées au sein des industries,
universités et autres institutions au Canada figurent parmi les
plus
concurrentielles au monde »
(Le Devoir : 17 décembre
2001).
Selon ce
même texte des Présidents de Génome Canada et de
Génome Québec, le
marché des médicaments serait passé, au Canada, de
$60 millions en 1987
à des revenus de un milliard de dollars en 2000 et à
près de deux
milliards en 2001. Les médicaments produits au Québec,
encore
conventionnels dans la majorité des cas, se diversifient de plus
en
plus : d’une part, les compagnies productrices de médicaments
génériques commencent à être actives sur la
scène québécoise qui reste
néanmoins fortement biaisée en faveur de l’industrie des
médicaments
brevetés ; d’autre part, la pharmacogénomique fait une
entrée
spectaculaire dans le domaine de la R&D. L’investissement de
quelque $300 millions annoncée en juin 2002 par la
multinationale
néerlandaise DSM permettra de fabriquer, sous peu, à une
échelle
industrielle des « protéines thérapeutiques »
dans son usine DSM
Biologics de Montréal.[xi] L’agrandissement
de cette usine
devrait
contribuer à consolider la position de Montréal en tant
que plaque
tournante de la nouvelle industrie bio-pharmaceutique.[xii]
La
réorganisation en cours de l’industrie pharmaceutique
québécoise recèle
cependant encore pas mal d’inconnu : Comment se fera le passage du
médicament chimique à des produits comme les «
médicaments-protéines »
issus des biotechnologies ? À quelles conditions les firmes
québécoises
de géno-protéomique vont-elles pouvoir s’insérer
dans la production de
cette nouvelle génération de médicaments ? Comment
les résultats des
recherches géno-protéomiques contribueront-ils à
transformer
l’industrie du médicament ? Tout indique que la course aux
nouveaux
médicaments est lancée à fond de train aux
États-Unis mais aussi au
Canada et au Québec : les firmes de
géno-protéomique et de
biotechnologie ont déjà pris une nette avance, 50 % des
demandes de
mise en marché que la Food and Drug Administration doit examiner
en
2002 concernant des médicaments issus des travaux de ces firmes
; les
multinationales du médicament ouvrent partout, à
côté de leurs
laboratoires chimiques classiques, de nouveaux espaces de R&D
centrés sur la production de médicaments fabriqués
avec des
technologies bio-pharmaceutiques. L’industrie du médicament vit
sa
révolution de velours, à Bâle, à Lyon,
à New York et à Montréal aussi :
de nombreux accords, de mieux en mieux ciblés et de plus en plus
coûteux, se sont signés, ou se signeront sous peu, entre
les petites
firmes géno-protéomiques, souvent
spécialisées par projets
géno-protéomiques centrés sur telle ou telle
maladie, et les
laboratoires bio-pharmaceutiques plus classiques. La situation est pour
le moment extrêmement fluide dans l’industrie bio-pharmaceutique
québécoise, toutes les entreprises profitant, sous la
bannière de la «
nouvelle économie », de la manne généreuse
du gouvernement du Québec et
essayant de se positionner au niveau du marché mondial.[xiii]
Démocratie
et « modèle québécois
»
Il serait
surprenant
qu’on assiste,
dans les toutes prochaines années, à d’importantes
réorientations dans
le « modèle québécois » d’aide
à la nouvelle économie, une aide
gouvernementale qui aurait permis au Québec de prendre la
première
place au Canada en matière de création d’emploi et
d’investissement
privé. Par contre, il se peut que divers groupes de la
société civile
s’interrogent, de manière de plus en plus critique, sur les
justifications de la « hauteur » du soutien financier que
le
gouvernement apporte à la « nouvelle économie
» : Acceptera-t-on encore
longtemps que l’État paie une très haut pourcentage des
coûts de la
R&D dans les firmes privées sans recevoir, en contrepartie,
une
part des bénéfices de ces entreprises ? Combien de temps
les
contribuables du Québec accepteront-ils que les 28 plus
importantes
compagnies
de médicaments brevetés établies au Québec
ne paient, comme elles l’ont
fait en 1999-2000, que $65 millions en impôts ?[xiv] Dans
d’autres
domaines, les choses bougent aussi très rapidement : Comment les
citoyens réagiront-ils aux médicaments de la «
médecine prédictive »
dans un contexte où la vigilance à l’égard du
génétique s’accroît de
plus en plus ? Jusqu’à quand la grande presse fera-t-elle, un
peu
naïvement, écho aux prétendues avancées
scientifiques annoncées avec
tambours et trompettes par certaines compagnies privées de
recherche ?
Les
récents
développements en biotechnologie se sont
faits dans un
environnement idéologique dans lequel le partenariat de la
science, du
marché et de la politique est considéré comme le
moyen le plus efficace
pour faire avancer, dit-on, le savoir et le bien-être des
populations.
Pour poursuivre les recherches sur les bases génétiques
des maladies,
on crée de nouvelles « commodités » :
généalogies, dossiers médicaux,
fiches génétiques d’individus, pedigrees de familles,
génomes régionaux
et nationaux. De telles commodités sont
considérées nécessaires pour
favoriser le progrès rapide des connaissances et pour
l’industrie
compétitive. Ce sont là des développements
transnationaux qui se
produisent à un rythme exponentiel dans tous les pays, notamment
chez
nous à Montréal.
Peu de
débats se
font dans
l’espace public auxquels
participent intellectuels, sages et les citoyens. La disputatio publica
se fait au contraire :
a) dans un
contexte
marqué par la
délégitimisation des intellectuels et des « sages
» au profit des
experts, des spécialistes, des investisseurs ;
b) dans un
espace
public
où se consolide, au sein des populations, les plans de
l’État qui est
d’abord et avant tout intéressé à créer de
l’emploi en attirant, au
besoin, les entreprises par toutes sortes de cadeaux.
On risque de
laisser la prise de décision entre les seules mains des
scientifiques,
des politiciens et des grandes multinationales du médicament.
Parmi les
nouveaux maîtres de vérité on trouve aussi les
juristes et les avocats.
La parole de ces nouveaux prêtres est d’autant plus
aisément crue
qu’ils se posent en héros au sein de notre démocratie des
droits
individuels, droits qu’ils s’acharnent à défendre en
cherchant surtout
à assurer la protection des chercheurs, à protéger
les compagnies en
devenant leurs complices. Les questions fondamentales sont rarement
soulevées : celles qui touchent aux pouvoirs des
biotechnologies, au
contexte industriel dans lequel se développe la
génétique, à la
question de la concurrence, de la recherche du profit, et aux
coûts
qu’engendre l’aide de l’État à cette nouvelle industrie.
Demain ces
coûts seront encore plus élevés quand il nous
faudra payer les kits de
diagnostic génétique et les
gènes-médicaments, lesquels risquent de
contribuer pour bien peu dans l’élévation du niveau
collectif de santé.
Opinions du
grand
public, publicité de la part des divers
groupes de
pressions, et communiqués des agences de presse se superposent
sans
qu’un véritable débat n’apparaisse. Dans tout cela des
voix
hégémoniques dominent, celles des industriels, des
scientifiques et des
politiciens ; d’autres voix sont réduites au quasi-silence,
celle des
citoyens. N’est-il pas paradoxal que notre siècle de
l’information,
dans lequel existent des centaines de chaînes de radio et de
télévision, soit en voie de devenir le siècle du
contrôle généralisé de
la pensée, de l’enfermement dans une pensée unique, du
dressage de la
masse, comme le dit le philosophe italien Giorgio Agamben.
Comment
peut-on assumer, en tant que citoyen, une vraie posture critique face
à
la coalition des industriels, des politiciens et des scientifiques qui
nous disent vouloir mettre le nouveau savoir au service de la
société ?
Comment faire contrepoids à tous ces experts qui décident
pour les
autres, qui parlent pour nous, à notre place ? Les débats
sur le fond
des choses s’amorceront, je l’espère, sous peu. Comment
libérer la
parole, aujourd’hui baîllonnée, mise au silence, des
empêcheurs de «
penser en rond » ?
[i] On inclut dans les biotechnologies
toutes les techniques
(transgenèse ; thérapie génique ; ADN
recombiné) qui utilisent des
organismes vivants (micro-organismes, végétaux, animaux)
pour créer de
nouveaux produits (médicaments-gènes ;
médicaments-protéines ; cellules
souches, OGM) et de nouveaux procédés (tests de
dépistage génétique,
par exemple) destinés à améliorer la
qualité de la santé, de
l’alimentation et de l’environnement.
[ii] Nous disposerons, d’ici 2003, d’un
catalogue complet des quelque
30 000 gènes du génome humain. La génomique
fonctionnelle nous aura
sans doute aussi montré, d’ici là, comment ces 30 000
gènes en arrivent
à produire les recettes pour fabriquer les quelque 100 000,
peut-être
un million, voire cinq ou six millions, de protéines du
protéome
humain. Pour le moment nous ignorons le nombre exact de
protéines, les
fonctions de la plupart d’entre elles, et les interactions qui les font
agir, parfois en solo, mais le plus souvent de manière
concertée.
L’heure est désormais à la protéomique qui
occupera sans doute la
recherche bio-médicale durant les prochaines décennies.
[iii] En informatique, le mot « octet
» évoque un
groupe comprenant une
série de 8 éléments binaires. Les machines
bioinformatiques utilisées
dans le découpage et l’analyse des séquences d’ADN
travaillent en
identifiant des groupes ou séries de lettres de l’alphabet de
l’ADN.
[iv] Il est difficile de connaître le
nombre exact de ces
compagnies :
on assiste fréquemment à des fusions ; les «
spin-offs » issus des
milieux universitaires ne sont pas comptabilisés ; je n’ai pas
compté
non plus les compagnies de biotechnologie qui sont aussi souvent
engagées, pour une part de leurs activités, dans la
recherche génomique
.
[v] L’équipe fondatrice était
composée de cinq
scientifiques détenteurs
de PhD : deux biologistes, un généticien, une psychologue
et un
bio-statisticien ; moins de trois ans après sa création,
la compagnie
compte plus de 50 personnes, la grande majorité détenant
un PhD dans
l’une ou l’autre des disciplines impliquées dans la recherche
génomique. La compagnie Algène que les fondateurs de
Galileo Génomique
ont quittée en 1999 a été rebaptisée du nom
de SignalGene.
[vi] Le président-directeur
général de
Génome Québec, monsieur Paul
L’Archevêque, est issu du monde de l’industrie pharmaceutique :
il
quitta le poste de vice-président à la commercialisation
du géant
pharmaceutique Glaxo SmithKline –qu’il occupait depuis 1995- pour
assurer la direction de Génome Québec. Le docteur Martin
Godbout, PDG
de Génome Canada, a occupé, de 1994 à 1997, le
poste de Président à la
Société Innovatech du Québec, et après
1997, il a servi comme premier
vice-président aux Affaires scientifiques à Bio-Capital,
une compagnie
privée de biotechnologie.
[vii] On compte, parmi les plus importantes
de ces multinationales, les
suivantes : Merck Frosst, Wyeth-Ayerst, Aventis Pharma, Abbott
Laboratories, Bristol-Myers Squibb, Schering Canada, Pfizer Canada,
Novartis Pharma, BioChem Pharma (acquis récemment par Shire
Pharmaceuticals), Technilab Pharma,
[viii] Les entreprises locales sont en
majorité la
propriété de groupes
canadiens ou québécois. Les plus connues sont : Services
Pharma MDS,
CliTrials BioResearch, Qintiles Canada, Lab Pre-Clinical Research Int.,
Laboratoire Quelab, Laboratoire Biopharm.
[ix] Les données fournies ici ont
été
tirées de deux documents
principaux : « The Greater Montreal Biopharmaceutical Industry
» qui
peut être consulté sur le site
www.montrealinternational.com et « The
Biopharmaceutical Industry in Québec » de Industrie Canada
disponible
sur http://strategis.ic.
[x] La croissance des dépenses en
R&D des
entreprises a été de 7,8% au Québec entre 1994 et
1999, contre 5,8% en
Ontario. En 1999, les dépenses en R&D atteignaient 2,4% du
PIB
québécois, un niveau surpassant celui du Canada (1,8%) et
la moyenne
des pays de l’OCDE (2,2%)
[xi] Les quatre bio-réacteurs de 15
000 litres qui seront
installés
dans l’usine DSM de Montréal serviront à produire des
« protéines
thérapeutiques » à partir de cellules animales
génétiquement modifiées, protéines qui
seront ensuite vendues aux
compagnies bio-pharmaceutiques qui les intégreront, en tant
qu’ingrédients actifs, dans des «
médicaments-protéines » de nouvelle
génération.
[xii] Il serait intéressant, par
exemple, de connaître
« la mise »
financière du gouvernement du Québec qui a fini par
convaincre, en juin
2002, la multinationale néerlandaise DSM d’investir quelque $300
millions dans l’agrandissement de son usine DSM Biologics de
Montréal
plutôt que dans sa filiale de la Caroline du Nord. L’industrie
pharmaceutique montréalaise tenait à ce que DSM vienne
installer, chez
nous, ses bio-réacteurs de production industrielle de «
protéines
thérapeutiques » qui entrent dans la fabrication des
médicaments de
nouvelle génération. Les enchères étaient
fortement montées au cours
des derniers mois et le Québec a certainement dû mettre le
« gros prix
» pour attirer les Néerlandais chez nous. Il semble que la
Société
générale de financement (SGF) a investi 30% du nouveau
capital ;
l’entreprise bénéficiera de plus de crédits
d’impôt pour la R&D et
de congés fiscaux pendant dix ans si elle investit $300 millions
ou si
sa masse salariale est supérieure à $15 millions.
[xiii] Aucun économiste n’a
calculé, à ma
connaissance, le pourcentage
du budget du Québec qui est consacré à aider la
« nouvelle économie » ;
je ne connais pas non plus d’études qui aient porté sur
la mesure de
l’écart entre les investissements faits par le gouvernement et
les
bénéfices économiques collectifs pour l’ensemble
de la société
québécoise.
[xiv] $65 millions payés en
impôts représentent une
contribution
injuste, civilement inacceptable, quand on connaît les
incroyables
profits que les multinationales du médicament déclarent
année après
année. Il se pourrait fort bien que tout le secteur des «
bio-industries » qui est en plein développement chez nous
bénéficie
d’un traitement de faveur du même genre.
Gilles Bibeau, professeur
Département d'Anthropologie,
Université de Montréal
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