labonnepage.com
CentreDoc


Conférence de Gilles Bibeau

Amis de la Terre de Québec, 2 mars 2005.

 


Deux Textes relatifs à la Conférence du Professeur Gilles Bibeau sur Le Québec Transgénique
 
(Livre sous presse)
Photo du professeur Bibeau
Docteur Gilles Bibeau


  • Ph.D. (Laval), M.Sc (Laval),
  • Certificat (Kinshasa),
  • Doctorat (Kinshasa),
  • Licence (Gregoriana),
  • B.A. (Montréal), MSRC
  • Professeur titulaire au Département d'Anthropologie
  • Université de Montréal


TEXTE 1
ENTRE GÉNO-MYTHE ET GÉNO-DESTIN. LES DÉFIS DE LA NOUVELLE MÉDECINE PRÉDICTIVE
(Texte publié dans la revue Humanisme et Technique Argument,
Hiver 2004 6,2)

“Il viendra peut-être le jour où, après avoir inséré votre carte génétique dans le guichet automatique, vous entendrez une voix dire : ‘Si vous voulez connaître votre risque cardiovasculaire, faites le 1 ; pour savoir si vous êtes sujet à l’hypercholestérolémie familiale, faites le 2 ; pour le diabète, faites le 3”

Daniel Gauchet, in Forum, 24 novembre 2003, p. 5

C’est la « médecine prédictive » qui est évoquée dans le scénario d’anticipation du docteur Daniel Gaudet, titulaire à l’Université de Montréal de la Chaire de recherche en génétique préventive et génomique communautaire. La médecine de la prédiction dont il est ici question place, en quelque sorte, les médecins dans la position même du devin Tirésias, héros grec qui fut homme puis femme et de nouveau homme, et figure par excellence de l’ambiguïté qui a été rendu aveugle, selon le mythe antique, pour avoir vu Athéna nue, prenant son bain. Après s’être repentie de l’avoir ainsi puni, la déesse lui conféra, dit-on, le pouvoir de la double vue qui lui donna la connaissance de l’avenir et du destin des êtres humains. La capacité de voir ce qui doit arriver demain, plus tard dans la vie d’un homme ou d’une femme, Tirésias le découvrit, fut une punition plus terrible encore que ne l’avait été la cécité, la divination lui permettant, en effet, d’entrevoir le futur sans jamais pouvoir le changer. « C’est une douleur d’être sage quand la sagesse ne profite pas », dira Tirésias à Œdipe.

Grâce aux tests génétiques qui sont aujourd’hui de plus en plus nombreux sur le marché, les médecins peuvent entrevoir, à l’avance, les risques pour une personne de développer une maladie qui entraînera éventuellement la mort. Un tel savoir force désormais les médecins à se poser de nouvelles questions : Faut-il révéler à la personne son destin tragique qui est là, inscrit dans son génome ? Ne leur faut-il le faire que dans les cas pour lesquels des traitements permettent d’arrêter le progrès de la maladie ? En novembre 2001, les auteurs d’un numéro thématique du Journal of the American Medical Association (JAMA) annonçaient que la révolution de la génomique et de la protéomique avait fait entrer la médecine moderne dans un nouveau paradigme qu’ils baptisèrent du nom de « néo-vésalien »[1]. Dans leur éditorial, les généticiens Francis Collins et Alan E. Guttmacher avertissaient les médecins que leur pratique clinique était appelée à changer radicalement. Ils écrivaient :

« it is likely that within the next decade physicians will wish to obtain a genotype in certain situations before writing a prescription, to ascertain whether the drug is right for the patient »
(2001 : 2322 ; 2323).

La médecine se doit de changer, insistaient-ils, pour s’ajuster à l’ère post-génomique, précisant que le décryptage du génome constitue, pour la nouvelle médecine prédictive, l’analogue de ce qu’ont été les planches anatomiques de La fabrique du corps humain de Vésale pour le développement de la médecine moderne. La médecine néo-vésalienne dont le portrait est dessiné à grands traits dans les articles de JAMA est présentée comme une médecine prédictive hautement individualisée, basée sur l’établissement de la carte du génome de chaque personne, centrée sur la mesure du risque génétique pour un individu de développer une maladie au cours de sa vie, fondée sur l’ajustement de la médication au profil biologique de chaque malade et intégrée à une stratégie thérapeutique visant à s’attaquer à la source génétique des problèmes de santé d’une personne avant que les problèmes n’apparaissent. Les promoteurs de la médecine prédictive rappellent que tous les humains partagent un même génome qui est à 99.9% identique et que le 0.1% résiduel d’ADN sert à fabriquer les différences qu’il y a entre les êtres humains, notamment au niveau de leur profil pathologique. Parmi les variations génétiques reliées à des maladies, une petite fraction seulement est associée à un risque de maladies héréditaires.

La question de l’humanisme aujourd’hui

Dans cet essai, je me demande à quoi pourrait bien ressembler un humanisme pour notre temps, un humanisme qui ferait une place, en son cœur même, à la révolution de la génoprotéomique et aux biotechnologies, et qui prendrait au sérieux la médecine prédictive ? Il ne m’apparaît plus possible de refermer la boîte de Pandore : les marqueurs de risque génétique sont de mieux en mieux connus, les pedigrees des familles sont de plus en plus souvent intégrés dans les dossiers des patients, les tests de dépistage sont prêts à être intégrés, souvent sans considération de leurs coûts, dans les services de santé et les géno-éthiciens discutent déjà des conséquences de tout cela sur les personnes, les familles et la société. La génomique a conduit notre biologie, on ne peut le nier, à de nouvelles frontières ; elle a aussi entraîné notre médecine sur les territoires mal explorés du dépistage génétique, territoires qu’il convient de cartographier au plus vite. Il est même urgent que la question du recours aux différentes formes de dépistage génétique fasse l’objet de vrais débats entre les spécialistes et dans le grand public. On peut craindre en effet que la question de la définition de l’“humain” à laquelle les philosophes ont traditionnellement répondu trouve sa réponse dans notre âge post-génomique chez les généticiens, les spécialistes des biotechnologies et les propriétaires de la bioindustrie.

Le débat autour d’un humanisme qui soit significatif dans notre univers biotechnologique ne peut se faire, me semble-t-il, que si partons d’une définition de l’être humain qui prend au sérieux le fait que nous sommes à la fois des êtres de langage et des fabricateurs d’outils. Relativement au langage, je me demanderai si les métaphores de code, de logiciel et de programme informatique qui ont communément cours en génétique ne risquent pas de réduire la vie à une cybernétique physico-chimique, à un codage binaire et à un système analogique, transformant du même coup l’humain en une machine computationnelle. Se pourrait-il que Jean-Francois Lyotard ait eu raison d’écrire qu’aucun savoir ne survivra, dans l’âge post-moderniste, s’il ne peut être traduit dans une métaphore informationnelle du type logiciel. Aux métaphores empruntées à l’informatique, j’opposerai les métaphores linguistiques qui ont traditionnellement eu cours en génétique pour traduire les processus complexes de transcription, de traduction et de correction mis en jeu dans les rapports complexes entre le génome et le protéome. Je rappellerai que la vie travaille comme un langage à double articulation tout comme le langage humain et qu’elle risque de se dégrader chaque fois qu’elle est pensée à partir d’une analogie avec le logiciel d’un computer, comme tend à le faire la bioindustrie.

Dans les années qui viennent, les milieux scientifiques ne pourront pas échapper à une véritable “guerre des biologies”, guerre qui s’exprimera à travers des débats autour de la plus ou moins grande adéquation des métaphores linguistiques et informationnelles pour traduire le fonctionnement du génome, autour aussi des limites des modèles déterministes dans l’explication de la genèse des problèmes de santé, autour de la dynamique d’interactions entre les gènes et l’environnement, et enfin autour du rôle respectif des molécules et des cellules dans l’explication du fonctionnement de la vie. Dans le présent essai, je soutiendrai l’idée qu’il n’existe qu’une seule porte de sortie dans tous ces débats : celle qui affirme que le langage définit l’identité de l’être humain, que la meilleure analogie pour penser le génome et le protéome est celle d’une langue et non celui d’un programme informatique. C’est là, me semble-t-il, la seule voie qui puisse nous permettre de promouvoir une biologie qui marche sur ses deux pieds, prenant au sérieux le rôle des gènes dans l’étiologie des maladies tout en refusant de faire dépendre la vie des seuls gènes.

Relativement à l’outil et à la technique, je soutiendrai l’idée que l’humanisme post-génomique ne peut surgir que sur l’horizon du combat qui continue à opposer aujourd’hui encore l’Homo faber et l’Homo sapiens sapiens. La biotechnologie n’est elle-même qu’une excroissance de ce qu’il y a de plus humain en nous, à savoir l’outil qui a permis à l’Homo faber de se détacher de l’animalité et de se constituer comme un humain capable de parole. Qu’est-ce que l’Homo sapiens sapiens peut opposer aux outils et aux techniques de l’Homo faber? Si ce qui distingue les mammifères est leur immense capacité de vie sociale, alors la « sentience » et l’intelligence doivent sans doute avoir leurs racines dans leur capacité à développer, particulièrement dans l’espèce humaine, une vie sociale riche et d’intenses échanges émotionnels. Les robots ne sont pas capables de parole, ni de vie émotionnelle ni de transactions sociales parce qu’ils sont des artefacts produits par l’homme à son image. Les experts en robotique continuent néanmoins à rêver du jour où ils sera possible de produire un robot capable de plus de « sentience » que l’homme, répercutant jusqu’à aujourd’hui la vielle lutte entre l’Homo faber et l’Homo sapiens sapiens.

C’est cette même fascination pour la puissance de nos techniques que nous retrouvons dans la génomythologie inventée par les promoteurs du génie génétique qui nous disent que la nature est pleine de fautes et d’erreurs et qui nous promettent de parfaire l’humanité et la nature. Les spécialistes de la bioindustrie semblent oublier qu’ils sont eux-mêmes, comme tout être humain, imparfaits : il est de commun usage de dire que les êtres imparfaits ne peuvent pas prendre des décisions parfaites et que les résultats de leurs interventions seront toujours imparfaits. Les inventeurs de la génomythologie oublient ce qu’a été l’histoire jusqu’à nos jours : seuls les dieux ont été considérés comme parfaits (et pas dans tous les cas), les hommes ne l’ont jamais été ; notre recherche de la perfection nous a d’ailleurs poussés à inventer des dieux et des mythes de création dans lesquels les Dieux étaient les créateurs. De nos jours, l’Homo faber, le fabricateur d’outils, se pose comme le re-créateur d’une vie dans laquelle l’homme serait libéré de ses maladies, des bébés seraient fabriqués selon le goût des parents, etc. Faust a précisément désiré tout cela : la jeunesse éternelle, la beauté d’un dieu, l’hyper-intelligence. Il a perdu toutes ces choses.

Le « grand récit » inventé par les compagnies de biotechnologie fait la promotion tantôt de l’inhumanisme tantôt du post-humanisme. L’« inhumanisme » est en faveur de l’effacement des frontières entre les différentes formes de vie, notamment à travers les transferts de gènes entre végétaux, animaux et humains ; le “post-humanisme” se réfère à l’état dans lequel les valeurs humanistes ne sont plus considérées comme la norme. La société post-humaniste considère en effet les idéaux humanistes avec scepticisme et refuse l’idée que l’homme soit représenté comme l’achèvement de l’évolution, le sommet des formes de vie et la mesure de toute chose. La postmodernité a mis de l’avant l’idée d’un ‘Surhomme’ technicien qui se situe par-delà le bien et le mal ; dans un monde sans centre (pas de dieu, pas de point fixe, pas de Vérité…), la technoscience se pose comme un nouveau centre ; le symbole de notre puissance s’exprime à travers la machine la plus complexe que nous avons produite, le computer.

La réflexion sur l’humanisme post-génomique que je propose dans cet essai est organisée autour de deux lignes argumentatives, l’une plus scientifique et l’autre plus philosophique. En un premier temps, j’évoque, en l’opposant à la médecine prédictive de type néo-vésalien, la figure de Rudolf Virchow, un des fondateurs de la santé publique, qui a démontré que les maladies doivent se comprendre au niveau cellulaire plutôt qu’au niveau moléculaire et qu’elles se construisent dans l’intrication de l’histoire biologique de la personne et de son environnement social et physique. La médecine que Virchow a pratiquée s’enracine dans une représentation de la biologie bien différente de celle qui prévaut dans le discours autour de la médecine prédictive.

Il est vrai que le génome de chaque personne peut être considéré comme un immense livre qui contient une information codée dans le langage des quatre lettres composant l’ADN, langage universel que les cellules utilisent pour produire les protéines et pour construire l’architecture spécifique de chacun(e) d’entre nous.

En un second temps, j’organise ma réflexion sur l’homme au niveau des notions de langage et d’outil. Cela renvoie à l’origine technicienne de l’humain « gardien du feu nucléaire et scribe du code génétique » dont parle Sloterdijk (2000). L’humain développe des moyens de domestiquer l’Être et de se domestiquer en retour : les techniques dures de transformation de la mati`re ou tendres des pratiques culturelles modèlent selon Sloterdijk, la plastique génétique de l’espèce qui s’auto-produit. L’homme comme berger de l’être… Est-il vrai que notre génome fonctionne comme un logiciel ?

Le « manifeste » de la nouvelle médecine prédictive

La « médecine prédictive » n’a commencé à exister comme spécialité clinique qu’à partir du moment où les médecins ont disposé, d’une part, d’une bonne connaissance des gènes à l’origine des maladies mendéliennes (souvent monogéniques, comme l’hémophilie), des désordres chromosomiques (comme dans le cas de la trisomie 21) et des maladies communes (toujours multifactorielles) dans lesquelles des gènes de prédisposition existent, et qu’ils ont pu compter, d’autre part, sur des tests diagnostiques leur permettant d’identifier les gènes défectueux (McKusick 1989 ; 2001).[2] Grâce au principe du « family linkage », il est devenu possible de faire du dépistage prémorbide auprès des personnes, des familles et des groupes potentiellement à risque. Le dépistage génétique s’est révélé, il ne faut pas l’oublier, très positif pour des populations dans lesquelles on retrouve une forte prévalence de certaines maladies à composante génétique, dans les cas, entre autres, de la maladie de Tay-Sachs chez les Juifs ashkénazes, de la thalassémie dans les populations méditerranéennes et de l’anémie falciforme chez les Africains. Dans ces populations, le dépistage prénatal et prématrimonial volontaire a permis de réduire, d’une manière significative, l’incidence des maladies.

Dans le texte paru sous le titre programmatique de : «A Neo-Vesalian Basis for Medicine in the 21st Century », le généticien Victor McKusick[3] décrit, à l’intention des médecins généralistes, comment fonctionnera la médecine prédictive : les « geno-screens » seront intégrés aux routines de la clinique ; les diagnostics seront établis à partir des signatures génétiques personnalisées (les SNP ou Single-Nucleotide Polymorphism)[4] ; les réactions spécifiques aux médicaments seront enregistrées pour chaque personne ; des « médicaments-protéines » permettront d’attaquer la maladie au cœur même des cellules. Cette médecine post-génomique sera, annonce-t-on, une médecine personnalisée centrée sur la capacité à diagnostiquer, longtemps à l’avance, la maladie tapie au cœur même des gènes et des protéines, à en prévoir l’apparition à partir de tables probabilistes et à la traiter soit par la thérapie génique soit par la pharmacogénomique.

Les auteurs des articles de JAMA qui font la promotion de la médecine néo-vésalienne sont étonnamment silencieux au sujet de la thérapie génique[5]. Ils mettent exclusivement l’accent sur les « médicaments-protéines », qui sont présentés comme une voie d’avenir pour cette médecine ; ils n’ont pas abandonné, pour autant, le rêve d’une thérapie génique performante, capable d’introduire du matériel génique normal dans les cellules d’un individu atteint d’une anomalie et de permettre ainsi à son génome de réaliser correctement les fonctions que le gène anormal ne pouvait pas remplir. Le silence des auteurs est d’autant plus révélateur qu’ils n’ignoraient évidemment pas les immenses difficultés rencontrées, ces dernières années, par les essais cliniques dans le champ des thérapies géniques. Aucune avancée importante n’a en effet été faite depuis le premier traitement réussi qui avait permis en 1999, suite à l’injection d’un gène sain, à de jeunes enfants privés de défenses immunitaires de sortir de leur « bulle ». On oublie cependant de rappeler que cette formidable réussite a porté sur une maladie dans laquelle un seul gène était impliqué, que ce gène était localisé sur une région bien connue du chromosome X et que l’équipe médicale a peut-être été « chanceuse » lors de l’implantation du gène normal.[6]

Pour la plupart des autres maladies, la thérapie génique est encore bien loin de faire partie de la pratique clinique ordinaire. La réparation de l’ADN d’un individu atteint d’un désordre mendélien de type monogénique (dystrophie musculaire, fibrose cystique, hémophilie, troubles neuro-dégénératifs) constitue encore un formidable défi pour la médecine, à plus forte raison quand il s’agit de traiter une maladie dans laquelle interviennent, comme c’est le plus souvent le cas, des dizaines de gènes et des milliers de protéines.[7] La possibilité est encore très mince que l’on puisse intervenir dans le cas des maladies polygéniques (cancers, maladies cardiaques, diabète, et des autres maladies dites communes) dans lesquelles de nombreux gènes sont impliqués, souvent en interaction avec des habitudes de vie et des caractéristiques de l’environnement. La possibilité même de changer l’ADN inadéquat qui prédispose un individu, disons à un accident cardiaque, est si infime qu’elle semble encore relever de la science-fiction.

Les malades dont parlent les généticiens McKusick, Venter et Collins semblent être des humains réduits à la simple expression d’un programme génétique. La médecine néo-vésalienne qu’ils convoquent au chevet des malades tend à occulter le rôle des facteurs non-biologiques dans l’étiologie des maladies et dans le maintien de la santé. Il ne fait aucun doute que l’idée d’une causalité simple entre gènes et maladies est beaucoup plus facile à retenir que celle d’un réseau complexe de facteurs sociaux, économiques et environnementaux interagissant avec les génotypes individuels pour produire la maladie. En gommant la dynamique complexe des causes intervenant dans la production des maladies, on réduit la vie au seul niveau moléculaire ; on coupe les êtres vivants de leur histoire et de leur milieu de vie. Le risque est grand que la médecine néo-vésalienne ne fasse basculer l’homme dans l’univers des machines et qu’elle conduise à son achèvement l’idéologie de l’homme-machine et du médecin-mécanicien, une idéologie maquillée aujourd’hui dans une rhétorique dont les mots clés sont ceux de programme, de code et de système informatique.

L’ancienne idéologie mécaniciste, celle-là même que La Mettrie a canonisée en 1747 dans L’Homme-machine, reprend du service, cette fois dans une langue nouvelle, celle des programmes informatisés plutôt que dans les alphabets à quatre lettres des gènes et à vingt lettres des protéines. En construisant la médecine néo-vésalienne sur les seuls acquis de la biologie moléculaire, ses promoteurs sont conduits à négliger le second grand pilier sur lequel s’est bâtie la biologie du XXè siècle, à savoir la théorie « émergentiste » de la vie. Ernst Mayr décrit cette théorie émergentiste en disant que les propriétés des systèmes vivants « emerge at higher levels of integration which could not have been predicted from a knowledge of the lower-level components » (1997 : 19). Des lois physiques et chimiques commandent au niveau moléculaire, des mécanismes de régulation assurent, par le biais des enzymes, des hormones et des protéines, le maintien du milieu interne, et l’organisme est, en entier, engagé dans des interactions avec l’environnement. Seule une biologie intégrant la théorie émergentiste permettra de s’opposer au généticisme réducteur et à une médecine raplatie sur le seul registre du moléculaire.

Virchow plutôt que Vésale

En 1543, le médecin belge André Vésale (1514-1564) publia La Fabrique du corps humain, un ouvrage de planches anatomiques d’un extrême réalisme donnant à voir le corps humain, pour une des premières fois, dans son épaisseur de chair animale: les tissus y étaient dessinés avec leurs veines gorgées de sang ; les organes internes y étaient mis à nu, comme chez ces hommes disséqués qui avaient servi de modèles. Une nouvelle médecine, la médecine dite vésalienne, avait alors commencé, se substituant à la médecine humorale d’Hippocrate et de Galien, qui était restée jusqu’à la Renaissance la référence obligée des médecins. Cette médecine avait cependant besoin pour se constituer d’une physiologie nouvelle, laquelle lui fut apportée, quelque cent ans plus tard, par le biologiste anglais William Harvey (1578-1657) avec sa découverte de la grande circulation ; il lui fallait aussi une nouvelle théorie de la causalité des maladies, laquelle avait déjà été en partie fournie par Girolamo Fracastoro (1478-1553) sans que la médecine du temps n’ait cependant tiré toutes les conséquences pratiques des réflexions du médecin italien sur le rôle des agents infectieux.

La rupture avec la médecine médiévale était déjà, pour ainsi dire, accomplie dès la parution du livre de Vésale en 1543. Descartes allait formuler, un siècle plus tard, une autre théorie du corps humain, plus pragmatique que celle issue de la pensée scolastique, théorie que les philosophes mécanistes radicalisèrent, après lui, avec la notion d’homme-machine. L’humanisme associé à la modernité s’est construit sur de nouvelles prémisses, sur une manière différente de se représenter la vie et d’interpréter la maladie et sur une vision autre de l’Homme. En biologie et en médecine, l’humanisme moderne culmina, au milieu du XIXè siècle, avec Claude Bernard (1813-1878), Louis Pasteur (1822-1895), Gregor Mendel (1822-1884), Charles Darwin (1809-1882), autant de savants qui contribuèrent à donner un statut scientifique à la bio-médecine. Plus de trois siècles séparent en fait La Fabrique du corps humain (1543) de Vésale de l’Introduction à l’étude de la médecine expérimentale (1865) de Claude Bernard dans lequel l’auteur formule la méthode canonique d’une médecine véritablement expérimentale. Dans son ouvrage, C. Bernard se situe par-delà la biologie réductionniste expliquant la vie dans les termes d’une pensée mécanique non étrangère à la médecine héritière de Vésale.

Je crois légitime d’opposer à la pensée de Vésale la pensée de Rudolf Virchow (1821-1902), un spécialiste de l’histologie pour qui la cellule est faite d’un milieu intérieur et d’une membrane qui la sépare d’un environnement auquel l’ensemble cellulaire réagit constamment. C’est l’action de ce milieu extérieur sur le déroulement de la vie au cœur de la cellule que Virchow a mise en évidence, soulignant à la fois la place des facteurs environnementaux dans l’origine des maladies et la dimension écologique de toute la médecine sociale dont il s’est fait le promoteur. Virchow, une des grandes figures du développement de la théorie cellulaire, est en effet à l’origine d’une médecine sociale qui s’appuie sur l’idée que le fonctionnement interne du corps, au niveau cellulaire notamment, ne peut être compris que si le clinicien prend en compte l’environnement dans lequel vit une personne.[8] Rudolf Virchow a développé un modèle clinique, inspiré de l’organicisme social, dans lequel les maladies des individus sont provoquées autant par des causes sociales, par les conditions de vie dans les usines, par exemple, que par les germes et autres agents infectieux qui s’attaquent à la personne.

La médecine préconisée par Virchow est une médecine environnementale dans laquelle le médecin travaille, tout en soignant les maladies, à faire disparaître l’insalubrité des maisons, le manque d’hygiène des quartiers d’habitation et des usines, et toutes les autres conditions de vie qui entraînent les maladies. Virchow a intégré à la fois les idées de Pasteur sur la contagion, les avancées de l’histologie et la préoccupation des penseurs socialistes (de Marx, notamment), qui ont été les premiers témoins de la surmortalité des ouvriers d’usine et qui ont comparé leur taux élevé de mortalité à celui, plus faible, qu’on retrouvait dans les campagnes à la même époque.[9] La médecine de Virchow s’appuie sur l’idée que la vie des tissus et des organes d’une personne ne se comprend que sur l’arrière-fond des conditions environnementales ; une telle médecine ne pouvait que se faire réformiste sur les plans social et politique.

Les recherches épidémiologiques ont montré, à répétition, que la plupart des maladies sont reliées, de fait, au mode de vie, à l’alimentation, à la qualité de l’air, à l’absence d’exercice et plus globalement à ce que nous appelons, en santé publique, les « déterminants sociaux » de la santé.[10] Les résultats des études d’épidémiologie laissent d’ailleurs penser que les gènes ne constituent sans doute qu’un déterminant mineur pour la majorité des maladies multifactorielles dites communes. Le fait de connaître les signatures génétiques (SNP et haplotypes) d’une personne n’a d’ailleurs qu’une valeur limitée, puisque le travail principal doit consister à découvrir comment les variations dans les séquences de gènes interagissent avec les différents degrés d’exposition à des facteurs environnementaux, et à mesurer les gradations dans l’exposition qui altèrent les risques. David Weatherall, le directeur de l’Institute of Molecular Medicine, à l’Université de Oxford, mettait en garde ses collègues en 1999 :

« the remarkable complexity of the genotype-phenotype relationship has undoubtedly been underestimated during the early period of the revolution in the biomedical sciences that followed the DNA era. It has led to many statements being made about the imminence of accurate predictive genetics that are simply not true… It is far from certain that we will ever reach a stage in which we can accurately predict the occurrence of some of the common disorders of Western society at any particular stage in individuals’ life »
(1999: 2008).

Un tel message n’est pas celui que les promoteurs de la médecine prédictive veulent entendre. Certaines maladies sont, il est vrai, la conséquence directe de la présence de gènes qui empêchent un fonctionnement normal, quel que soit l’environnement ; la grande majorité des maladies est cependant provoquée par une prédisposition qui ne s’exprime que dans certains types d’environnement. Un modèle génétique simple de détermination d’une maladie est celui des accidents cardiaques dus à un excès de cholestérol : il permet d’illustrer la relation entre le patrimoine génétique, variable selon les groupes de personnes, et l’environnement, notamment les habitudes de vie. À un extrême, se trouvent des individus dont le génotype ne permet pas l’homéostasie, même s’ils bénéficient d’un excellent régime alimentaire ; à l’autre, ceux qui n’ont pas de problème de métabolisme, mais qui soumettent leur organisme à de tels excès (excès d’aliments riches en cholestérol) que les mécanismes homéostatiques normaux sont bouleversés. De plus, les études portant sur les bases génétiques des problèmes cardiovasculaires conduisent à penser qu’au moins 500 gènes pourraient être à l’origine de troubles comme l’infarctus du myocarde, l’athérosclérose et l’hypertension artérielle, problèmes qui comptent parmi les premières causes de mortalité dans les pays industrialisés.

La firme Myriad Genetics, surtout connue pour ses kits de dépistage de BRCA1 et BRCA2 en cause dans les cancers du sein et des ovaires, vient de commencer à faire la promotion de tests de dépistage des problèmes cardiovasculaires :

« CARDIARisk is the first clinically available profiling service, écrit-on sur le site, for evaluating genetic predisposition to cardiovascular disease and represents a new approach to individualized cardiovascular risk assessment and management. CARDIARisk helps to individualize therapy by analysing genetic factors that influence each patient’s physiology and responsiveness to various interventions”
(Site web de Myriad Genetics).

 Pour convaincre ses clients potentiels de l’importance de recourir aux tests de dépistage pour lesquels Myriad Genetics détient un brevet, les experts de la compagnie écrivent, d’une part, que près d’une personne sur quatre présente, entre 40 et 49 ans, un trouble cardiovasculaire qui peut être prévenu et, d’autre part, que le gène muté T235 est clairement associé avec un risque accru de maladie coronaire et d’hypertension. Pas un mot n’est dit au sujet des habitudes de vie des personnes, pas une phrase au sujet de l’environnement dans lequel les personnes vivent. Tout est ramené au fait d’être porteur ou non d’un gène défectueux. La plupart des maladies cardiovasculaires précoces sont pourtant dues, la chose est connue, à un ensemble interactif de causes, génétiques, comportementales et environnementales, qui font en sorte que certains individus à risque peuvent éviter, grâce à de bonnes conditions de vie, de tomber malades.

La mise au point de tests pour dépister les prédispositions génétiques à différentes maladies, comme ceux de Myriad Genetics, représente des intérêts commerciaux considérables. Pour l’industrie des biotechnologies, le brevetage et la commercialisation de ces outils diagnostiques peuvent signifier d’énormes profits ; pour les assureurs privés, l’identification des individus à risque peut permettre de réduire les risques financiers ; les employeurs peuvent aussi espérer, grâce à ces techniques, ne recruter que des travailleurs en bonne santé, plus productifs et moins coûteux. L’extension du marché du diagnostic génétique passe par la création de populations dites « à haut risque » pour lesquelles le dépistage constitue la porte d’entrée dans les services de santé et souvent aussi, dans une longue prise en charge par la médecine. Les relations entre généticiens, médecins et entreprises de génie génétique prennent un nouveau visage : le risque calculable de maladie est devenu, en même temps, une réalité moléculaire, un enjeu de santé publique et une question de marché.

Nous savons pourtant assez peu de choses au sujet de l’influence des facteurs génétiques sur l’état de santé général après 25 ans. On sait tout au plus que les troubles mendéliens frappent généralement l’individu avant l’âge de la reproduction et que 90% des problèmes apparaissent même avant la fin de la puberté, et que les troubles affectant les personnes plus âgées sont généralement associés à l’environnement socioculturel, économique et physique. Au fur et à mesure qu’une personne avance en âge, l’effet de la vulnérabilité génétique semble diminuer. Les gènes qui subsistent après la puberté sont en effet plus adaptatifs et ne provoquent généralement la maladie que dans le contexte de certains environnements. À l’inverse de la diminution de la variabilité génétique, la vulnérabilité à l’égard des conditions environnementales augmente donc tout au long de la vie. On peut dire que la contribution des maladies génétiques aux problèmes de santé dans un groupe de personnes tend à diminuer au fur et à mesure que ces personnes avancent en âge.

Dans tous ces cas, ce sont les interactions dynamiques entre la génétique et l’environnement qui servent de cadre à une juste explication de l’origine des maladies. Contre une médecine qui tend à détacher la personne malade de son milieu, à l’amputer de son histoire et à ramener la complexité des processus de vie à un programme donné par avance, immobile et inscrit dans les gènes, je propose de considérer Virchow comme un meilleur guide pour les médecins qu’un nouveau Vésale redessinant ses planches anatomiques de manière à y faire figurer le seul niveau moléculaire.

Le généticisme : la mythologie des sociétés occidentales d’aujourd’hui

L’âge post-génomique dans lequel nous vivons nous confronte, me semble-t-il, à deux défis majeurs.

Le premier de ces défis concerne le statut à accorder à la génétique dans l’explication de la vie et au réductionnisme centré sur l’impérialisme du gène qui prévaut dans certains milieux. Le généticisme est renforcé par la logique binaire et linéaire des ordinateurs qui règne en maître dans l’univers des biotechnologies, par les techniques de génotypage de l’ADN utilisées dans les pratiques dans les laboratoires et par la popularité des modèles simplicateurs d’explication qui ont cours en biologie, en posant par exemple les gènes comme l’explication ultime de la vie. Ces modèles sont surtout défendus par les bio-industries et des scientifiques qui ont généralement très peu de contact avec les « patients réels » que rencontrent les médecins ; ils reposent sur une conception relativement naïve, strictement moléculaire, de l’être humain, et refusent de prendre en compte les interactions bio-sociales complexes qui sont toujours mises en jeu dans la production de la maladie et de la santé.

Le second défi nous interpelle au niveau des représentations que les généticiens se font non seulement de la vie et de la maladie mais aussi de la pensée et de l’Homme. Une fois réduite à l’univers des seules molécules, la biologie fournit le modèle pour interpréter les autres niveaux d’organisation du vivant, celui des cellules, des tissus, des organes et de tout l’organisme. Ce modèle réductionniste conduit à transformer l’humain en un programme génétique, en un livre d’instructions venues des gènes, en un génome que les généticiens pourront, lorsque la technologie sera disponible, reprogrammer à souhait. La pensée est elle-même interprétée, dans ce modèle, comme une émergence des processus physico-chimiques qui sont à l’œuvre au niveau moléculaire. L’humanité risque d’être comprise, dans ce nouveau contexte théorique, à partir de la métaphore de la machine, d’une machine bien plus complexe, il est vrai, que les automates qu’évoquait Descartes dans son Discours de la méthode, mais une machine, tout de même.

Relancée par les projets sur le «génome» et sur le «protéome», la guerre des biologies est en voie de s’installer, pour des décennies, dans les laboratoires, chez les spécialistes, et bientôt elle envahira aussi la place publique, aussitôt sans doute que les promesses intempestives de la médecine néo-vésalienne, prédictive et réparatrice des gènes, se révéleront n’être que des baudruches artificiellement gonflées. Contre une médecine qui s’appuie exclusivement sur le génome pour expliquer l’origine des maladies et contre une biologie qui privilégie le niveau moléculaire dans son explication de la vie, l’anthropologie met en avant le travail du temps, de l’environnement et de la culture qui organise le « brassage » des gènes par le biais de pratiques sociales institutionnalisées (règles de mariage, interdits sexuels, normes de filiation) dans les différents groupes humains. Pas d’individu, affirme l’anthropologie, sans famille, sans lignage et sans héritage ; pas d’humanité sans sociétés, sans groupes ethniques, sans transmissions collectives qui se font, par delà les gènes, à travers des pratiques culturelles singulières. Pas de biologie donc, sans la prise en compte des liens dynamiques qui se tissent entre écologie et génomes. Ce sont là autant de séries dialectiques dans lesquelles les termes s’influencent réciproquement, additionnant et combinant leurs effets, et créant du complexe qui n’est jamais réductible à la seule génétique.

Une telle compréhension des organismes vivants nous éloigne considérablement du « tout génétique » dont certains généticiens se font trop souvent les propagandistes. Génétique, environnement et société apparaissent indissociables dans l’interprétation de la vie ; le génome humain n’est lui-même que le produit de l’histoire de la vie, longue de quatre milliards d’années, qui a conduit à l’apparition de l’Homo Sapiens sapiens. Contre un certain généticisme, il apparaît important d’insister sur le travail des sociétés et des pratiques culturelles (mariage, sexualité, descendance), et sur les interactions constantes et dynamiques entre le milieu environnemental et le programme génétique. Des nécessités nulles parts, des possibilités partout ; aucun emprisonnement dans des déterminismes génétiques, mais déploiement, jusqu’à l’exubérance, des virtualités que le programme génétique contient.

Je crois urgent de dénoncer les limites du « généticisme », les financements massifs accordés à la recherche géno-protéomique, et la place éminente que tient la géno-mythologie dans le discours médical, dans la grande presse et dans l’opinion publique. Les opposants du généticisme ne réussissent cependant qu’avec difficulté à proposer, dans des termes accessibles, concrets et convaincants, un modèle alternatif qui pourrait éventuellement servir de contre-poids au modèle dominant du généticisme ; ils ne rencontrent d’ailleurs, le plus souvent, qu’un modeste appui dans le monde scientifique et dans les populations. La complexité n’est vraiment pas plus facile à mettre en mots aujourd’hui qu’elle l’était dans le passé. Leurs positions critiques ne seront sans doute comprises que s’ils acceptent de reconnaître, sans les caricaturer, les formidables progrès de la génétique et de les intégrer dans les positions qu’ils défendent. Le faible bagage de connaissances biologiques a grandement affaibli le discours de ceux et de celles qui s’opposent au généticisme.

Il nous faut considérer de manière critique la méta-biologie qui est en voie de se constituer en tant qu’assise fondatrice et horizon pour bâtir une représentation de l’Homme ajustée à notre temps, d’une manière d’autant plus critique que cette méta-biologie est elle-même, à son tour, en voie de se transformer en une anti-mythologie. La vigilance s’impose en effet, à cause notamment des dangers potentiels de réductionnisme dont la nouvelle pensée biologique est porteuse : en se plaçant du côté du gène, de l’ADN, des hormones et d’une science tournée vers l’étude des bases biologiques de l’Homme, on risque en effet de restituer la base animale de l’Homme en l’amputant de ses autres dimensions, de celles notamment qui l’associent depuis toujours aux dieux. Tout ce qu'une philosophie trop exclusivement tournée vers la pensée pure nous avait fait perdre semble donc être en train de revenir, sous l’impact cette fois d’une rebiologisation de l’être humain à partir de la génétique. Ce retour en force de la biologie risque de nous faire oublier que nous sommes aussi des êtres qui parlent, qui symbolisent, qui créent du sens, et qu'en cela nous nous détachons radicalement des déterminismes que l’on dit naturels.

Dans son dernier livre (2000), James Watson, le co-découvreur de la double hélice de l’ADN, dit croire en la possibilité d’améliorer l’espèce humaine. En réalité, cette idée qu’il est du devoir de l’homme d’achever l’évolution des espèces refait constamment surface chez les biologistes. Pour des raisons philosophiques et éthiques, la plupart des généticiens ont longtemps répugné à l’idée qu’ils puissent appliquer leurs techniques de modification des génomes à l’espèce humaine ; on assiste cependant, ces temps-ci, à un virage important de la pensée d’un bon nombre d’entre eux sur cette question. Ils sont en effet de plus en plus nombreux, et pas seulement le célèbre James Watson, à défendre l’idée que le patrimoine humain ne constitue pas une exception dans l’histoire de la vie et qu’il peut, comme tous les autres génomes, être modifié, transformé, amélioré.

Peut-être les biologistes redécouvriront-ils, en relisant Rudolf Virchow, que l’Humanité se caractérise par la perte progressive des déterminismes (biologiques, psychiques, sociaux…) au cours de l'évolution de l’espèce humaine et par l’invention de nouvelles pratiques à contenu culturel à travers lesquelles les êtres humains ont pour ainsi dire assuré le recouvrement des anciens déterminismes. En santé comme en beaucoup d’autres lieux, l’humanité a ainsi échappé, comme j’ai essayé de le monter, au déterminisme des gènes.

D’autres penseurs, ceux-là qui sont surtout préoccupés par la dérive possible des sociétés humaines, recherchent des points de butée susceptibles de réamarrer notre humanisme à quelque chose de solide et de stable : d’un côté, ils réaffirment le rôle primordial de la raison, d’une raison dont ils croient pouvoir mieux comprendre le fonctionnement à partir des caractéristiques biologiques du cerveau ; d’un autre côté, ils pensent pouvoir trouver des assises nouvelles à nos sociétés en les ancrant dans leur base naturelle, dans l’écologie et dans la longue durée de l’histoire évolutive des vivants. …))

Yvan Illich a écrit, avec à-propos, que le concept de vie est le dernier bastion de l’humanisme scientifique moderne. Si la vie est banalisée, réduite à une simple théorie du gène et appropriée par la bioindustrie, alors tout un système de philosophie et de culture bascule dans l’obscénité et le vide. Le génome et le protéome ne totalisent pas la nature et la vie : la question de l’humanité est plus que les 3 millions de bases de notre génome et que les six millions de protéines au travail dans nos corps.

L’argument développé dans cet essai s’organise autour de trois points :

(1) l’humanité est à risque dans notre âge d’ingéniérie génétique, de marché phamacogénomique et de médecine prédictive.

(2) les valeurs au cœur de notre ère post-génomique porte à son terme et à son achèvement l’humanisme scientifique moderne qui a été caractérisée par la raison, le culte du progrès et le positivisme scientifique.

(3) la bio-industrie a inventé une nouvelle génomythologie qui va contre l’évidence scientifique produite par les résultats des recherches en génomique et en protéomique, et qui est imposée par des moyens encore plus puissants qu’à l’époque où les prêtres avaient recours à des moyens sacrés pour promouvoir les mythologies religieuses.

Les penseurs post-modernistes (Derrida, Lyotard) nous avaient annoncé que le scepticisme post-moderne à l’égard des grandes théories explicatives provoquerait la disparition des « grands récits », libérant l’humanité des servitudes imposées par les idéologies et les mythologies. En réalité, l’humanité a acquis de nouveaux ennemis qui ont remplacé les grands récits d’hier : le nouveau génomythe promet une vie meilleure pour tous, le traitement des maladies à leurs sources, une nouvelle génération de médicaments, des plantes transgéniques qui permettront de prévenir les famines, de produire de meilleurs aliments… La bioindustrie plus le capitalisme plus les multinationales servent de véhicules pour le génomythe…S’il y a une seule icone que les humanités et les arts ont empruntée à la science du XXè siècle, c’est bien l’ADN. La génoprotéomique plus l’informatique servent de base à la génomythologie qui modèle l’imaginaire contemporain et apporte légitimité au pouvoir de la technoscience à contrôler la nature et à reprogrammer la vie. La génomythologie est inventée par les prêtres de la bioindustrie capitaliste.

Il m’apparaît urgent de déconstruire le génomythe inventé par la biondustrie. Jacques Derrida a montré que la déconstruction (either applied to texts, to the market forces or to international organizations such as WTO) est une pratique politique. Je suggère que nous appliquions la déconstruction à la génomythologie comme nous l’avons fait à la Bible, aux Vedas et au Coran; nous devons aussi déconstruire le dogme néolibéral…Si nous ne le faisons pas, l’humanité pourrait ne pas avoir une très belle fin. L’évolution n’est rien d’autre qu’un cimetière d’espèces qui sont disparues soit à la suite d’une catastrophe cosmique ou, plus souvent, à travers la guerre entre les espèces. Nous serions ainsi la première espèce à s’être auto-détruite.

L’humanisme de l’ère post-génomique est caractérisé par deux choses : d’une part, la génétique (moléculre) plutôt que la physique (atome) sert de base pour penser la condition posthumaine qui accompagne la nouvelle génomythologie ; d’autre part, la technoscience joue un rôle central dans la pratique scientifique…

RÉFÉRENCES :

Bibeau, Gilles (1999), « Une troisième voie en santé publique », Ruptures ; Revue transdisciplinaire en santé, 6, 2 : 209-236.

Cavazzana-Calvo, Marina et al. (2000), « Gene Therapy of Human Severe Combined Immunodeficiency (SCID)-X1 Disease », Science, 28 avril : 669-672.

Collins, Francis S. et Alan E. Guttmacher (2001), « Genetics Moves Into the Medical Mainstream », Journal of the American Medical Association, 286, 18 : 2322-2323.

Gaudet, Daniel (2003) « Pour connaître vos risques génétiques, faites le 1 », in Mathieu-Robert Sauvé, Forum, 38, 13 (24 novembre) : 4

La Mettrie, Julien Onfray de (2000), L’Homme-machine, Paris : Mille et une nuits ; Librairie Arthème Fayard (Édition originale française : 1747).

Mayr, Ernst (1997), This Is Biology. The Science of the Living World, Cambridge, Mass.: The Belknap Press of Harvard University Press.

McKusick, Victor A. (2001), « The Anatomy of the Human Genome. A Neo-Vesalian Basis for Medicine in the 21st Century », Journal of the American Medical Association (JAMA), November, 286, 18 : 2289- 2295.

McKusick, Victor A. (1989), « Mapping and sequencing the human genome », New England Journal of Medicine, 320 : 910-915.

Watson, James D. (2000), A Passion for DNA, Plainview, New York : Cold Spring Harbor Laboratory Press.

Weatherall, David (1999), « From Genotype to Phenotype : Genetics and Medical Practice in the New Millenium », Philosophical Transactions of the Royal Society of London, 354, B : 2008.

[1] Ce numéro spécial de la revue JAMA n’est rien d’autre qu’un manifeste en faveur de la médecine prédictive. Craig Venter de Celera Genomics, Victor McKusick, également de Celera Genomics, et Francis Collins du Projet HUGO comptent parmi les généticiens les plus célèbres qui ont été invités par la revue JAMA pour faire la promotion de cette « médecine néo-vésalienne ».

[2] En réalité, ce sont surtout les marqueurs d’ADN qui ont vraiment fait avancer les applications cliniques de la cartographie génétique : des marqueurs ont d’abord été localisés pour la maladie de Huntington, puis pour le rein polykystique chez l’adulte, pour la phénylcétonurie et au fil des années, pour un nombre sans cesse croissant de maladies.

[3] Victor McKusick est surtout célèbre pour avoir mis sur pied le projet OMIM (Online Mendelian Inheritance in Man), qui est accessible sur le site http://www.ncbi.nlm.nih.gov/omim. Toutes les informations relatives aux maladies génétiques peuvent être retrouvées sur ce site où elles sont incorporées au site, au fur et à mesure que de nouveaux gènes sont cartographiés et séquencés.

[4] L’acronyme « snp » (que l’on prononce « snip ») renvoie aux très petites variations génétiques, dans l’agencement des paires de base du génome, variations qui expliquent ce qui est propre à un individu ou à un groupe. Les généticiens pensent que le portrait complet d’une personne est fait d’environ un million de ces «snp», avec un certain nombre de ces snp qui sont liés à des maladies. Les « snps » sont, en quelque sorte, des signatures génétiques pour une personne ou pour un groupe.

[5] La thérapie génique consiste à remplacer le gène dysfonctionnel en introduisant de l’ADN (à l’aide d’un virus modifié à cette fin) dans les cellules de certains tissus ; les accidents qui surviennent au cours des essais cliniques sont gardés secrets ou rapportés tardivement ; aucun traitement n’a encore connu un succès suffisant pour être officiellement mis sur le marché. La controverse autour des thérapies géniques s’intensifie avec tantôt de bonnes tantôt de mauvaises nouvelles entourant les milliers d’expérimentation qui sont en cours à travers le monde. Au niveau de la pharmaco-génomique, les perspectives d’avenir semblent meilleures : les techniques de recombinaison d’ADN permettent en effet de transformer des bactéries, des plantes et des animaux en véritables petites usines de protéines thérapeutiques ; il reste ensuite à les introduire dans des médicaments et à espérer que les protéines insérées maintiendront leurs activités.

[6] L’extraordinaire succès clinique remporté par les professeurs Alain Fischer et Marina Cavazzana-Calvo, de l’Hôpital Necker pour enfants, à Paris, a été souligné par tous les cliniciens à travers le monde Le professeur Marina Cavazzana-Calvo a récemment publié, avec des collègues, un texte, dans la revue Science ( 2000) dans lequel elle décrit, en détail, toutes les difficultés des traitements à base de thérapie génique.

[7] Des problèmes techniques graves limitent le nombre de maladies que l’on peut soigner avec la thérapie génique : dans le cas, par exemple, où le gène d’une maladie s’exprime localement dans un tissu difficilement accessible, comme le cerveau ou les os, il est très difficile de faire en sorte qu’un gène normal atteigne ces tissus. Il y a aussi les difficultés reliées à l’expression du gène : le gène normal inséré dans les tissus doit en effet pouvoir s’exprimer au bon moment, en quantité suffisante, durant suffisamment de temps. Enfin, il y a le problème du rejet : une fois le gène introduit ou le « médicament-protéine » administré, il faut encore que le système immunitaire de la personne malade ne rejette pas le produit.

[8] Pour avoir une bonne idée de l’approche sociale de la médecine préconisée par Rudolf Virchow, le lecteur pourra consulter les essais regroupés et traduits en anglais par Lelland J. Rather, en 1958.

[9] Il ne faut pas oublier que la révolution pasteurienne avait mis à la mode la théorie des germes qui allait conduire au slogan du « one germ, one disease ». Virchow prend au sérieux cet acquis de la biologie qu’il radicalise en affirmant que certains environnements (nous dirions aujourd’hui « certains écosystèmes ») peuvent être en meilleure santé que d’autres. Il invite donc les médecins à se faire aussi thérapeutes des milieux dans lesquels vivent leurs patients.

[10] Dans un article récent intitulé : Une troisième voie en santé publique (1999), j’ai présenté les différents courants que nous trouvons aujourd’hui au sein de la nouvelle santé publique.



TEXTE 2
“GENO-BUSINESS MADE IN MONTREAL”
(Article soumis à la revue POSSIBLE Numéro spécial sur Montréal)



Nous vivons nolens volens dans le monde des biotechnologies[i] et de l’industrie pharmaceutique mondialisée qui nous promettent pour demain des thérapies géniques performantes, des « médicaments-protéines » qui s’attaqueront à la source même de nos maladies, des tests et des kits de dépistage génétique, aussi précis que rapides et puissants. Le décryptage des génomes et des protéomes[ii] nous en apprendra plus, affirment les généticiens, sur les origines de la vie, sur l’évolution des espèces, sur notre nature et notre pensée, en un mot sur notre humanité, que tous les efforts des scientifiques au cours des derniers deux ou trois mille ans. Des découvertes inédites révolutionneront, on ne cesse de le répéter, la médecine, l’anthropologie, la psychologie, la paléontologie, la philosophie et peut-être même toutes les sciences. Progrès, pouvoir et savoir sont les mots clés de la nouvelle rhétorique des spécialistes des gènes.

La génétique vit aujourd’hui à l’heure des grands programmes de recherches qui se sont substitués, dans l’esprit même du public, au lancement des fusées explorant, par-delà la lune, l’espace galactique, à la création des robots et des machines intelligentes, à la descente dans l’infiniment petit, et au combat contre le cancer, qu’on nous avait promis pouvoir gagner avant la mythique année 2000. Le Human Genome Organization (HUGO) a dominé l’actualité, plus que la NASA ou Microsoft, durant la première année du nouveau millénaire, avec un sommet en février 2000 au moment où a été annoncée la nouvelle du décodage du « language in which God created life »; le Human Proteome Organization (HUPO) mis sur pied en janvier 2001 nous fait chaque jour un peu mieux comprendre l’activité fascinante de ces centaines de milliers, voire de millions, de protéines qui refabriquent sans arrêt la vie au cœur de nos cellules. Les génomes nationaux de pays entiers sont en voie d’être cartographiés, en Islande, en Estonie, en Finlande. Le Québec s’apprête, lui aussi, à le faire avec le projet Cart@gène.

Nous sommes entrés dans une des périodes les plus existantes de l’histoire intellectuelle de l’humanité, un de ces « turning points » qui peut soit nous propulser en avant dans un meilleur contrôle des lois de la nature soit nous faire basculer dans l’hubris de la toute-puissance. Certains biologistes soutiennent, avec un étonnant mélange de dogmatisme, d’optimisme et de réductionnisme, que les biotechnologies nous permettront, bientôt, de corriger les erreurs de la nature, de remodeler celle-ci, voire de fabriquer de nouvelles formes de vie.

Génétique, industrie, État

Pour s’allier les leaders politiques, les banquiers et les industriels, et séduire le grand public, les spécialistes de la génétique mettent volontiers en scène la magie performante des puissants logiciels de bioinformatique désormais capables, insistent-ils, de découper, classer et analyser automatiquement des milliards d’octets[iii] d’information génétique, de séquencer et de génotyper l’ADN, trivialisant du même coup les immenses difficultés techniques rencontrées de fait dans les laboratoires ; ils prophétisent d’extraordinaires retombées financières pour l’industrie des biotechnologies et du médicament, notamment dans les pays qui mettront rapidement en place des plates-formes technologiques de pointe, fussent-elles coûteuses, et qui accorderont des conditions avantageuses d’accueil (congés fiscaux, crédits d’impôt) aux compagnies « start-up » qui souhaitent s’établir chez eux. Et il y a urgence d’agir vite, très vite, si on veut s’imposer, disent entre autres les généticiens canadiens et québécois qui rêvent de devenir, ensemble, des leaders dans la nouvelle industrie du gène.

Les promoteurs de la recherche génomique et protéomique courtisent à la fois les banques, les gouvernements, l’industrie privée, les universités, les journalistes et le public. Ils imaginent des montages financiers et commerciaux hybrides, une petite firme « start-up » établissant, par exemple, des contrats d’exclusivité avec des compagnies fournissant des plates-formes biotechnologiques ajustées à ses recherches et/ou avec l’une ou l’autre des multinationales pharmaceutiques ; ils mettent sur pied des alliances scientifiques stratégiques, lesquelles abolissent les anciennes frontières entre université, marché et industrie. Les conditions dans lesquelles se fait aujourd’hui la recherche en génétique se sont de fait profondément modifiées : les chercheurs ne peuvent plus échapper aux « contaminations » entre science, marché et marketing ; la génétique est placée au cœur de l’activité économique à travers la marchandisation des produits dérivés ; les universités se transforment en véritables entrepreneurs, avec leurs propres services de commercialisation des travaux des chercheurs et des professeurs; des « consortia » de recherche surgissent de tous les côtés, fédérant institutions publiques, laboratoires privés et multinationales du médicament ; la quête de financement, tantôt côté public, tantôt côté privé, s’impose à tous comme une absolue nécessité, tant les coûts de la recherche se sont démesurément amplifiés.

La recherche génétique vit à l’heure de l’industrie, selon sa logique, et elle le fait, plus souvent qu’on ne le dit, avec les fonds publics de nos gouvernements, surtout durant la phase de démarrage, laquelle exige souvent la mise en place de plates-formes biotechnologiques coûteuses et la construction de nouveaux centres de recherche. Pourquoi nos gouvernements acceptent-ils d’investir l’argent des contribuables dans ce nouveau chantier? Il serait simpliste de l’expliquer par les seules interventions de lobbying ; c’est en réalité la science de pointe, les retombées des travaux génétiques en médecine et en agriculture, et la place des biotechnologies dans la nouvelle économie que les leaders politiques financent. Les promoteurs de la révolution du génie génétique ne promettent-ils pas, entre autres choses, pouvoir bientôt guérir mieux nos maladies, autrement, à la source, avec moins d’effets secondaires que dans le passé. Toute cette rhétorique grandiloquente du succès finit par enthousiasmer, il n’y a pas de doute, jusqu’aux sceptiques. Elle occulte, cependant, les larges zones d’incertitude, d’ignorance même, dont les généticiens sont, les premiers, conscients; elle gomme la question des coûts qui seront attachés à la future « médecine prédictive » réparatrice de gènes ; elle s’interroge peu sur la participation des populations à la prise de décision sur des sujets qui les concernent au plus haut point, dans leur santé, par rapport à la définition même de la vie, autant de questions qui relèvent d’un agenda éthique, socio-politique et philosophique qui tarde à être établi. Sans parler du fait que les citoyens sont les premiers à payer pour cette nouvelle bio-industrie.

Dans l’écoumène globalisé des biotechnologies, des multinationales du médicament et du capitalisme mondialisé les fonds investis traversent librement les frontières des pays, brouillent les clivages du public et du privé, de l’université et de l’industrie, et semblent se détacher, à première vue du moins, de l’ancrage national. Actions boursières, capital de risque, prêts spécialisés deviennent une partie normale, avec cotations en bourse, des activités des centres de recherche en génétique; des spéculateurs ne connaissant souvent de la génétique que les dollars générés par les découvertes soutiennent les compagnies les plus prometteuses, rêvant sans doute que les chercheurs feront vite fructifier leur capital de risque. Pour séduire les populations et un peu tout le monde, les compagnies font appel aux « constructeurs d’images » qui dessinent l’esthétique accrocheur de leurs sites informatiques qui se donnent à voir sur les écrans de nos ordinateurs.

L’objectif des compagnies de génétique est clair : fabriquer des produits « marketables ». On comprend alors pourquoi tout ce qui ressemble à une découverte est immédiatement transformée en un événement médiatique : des stratégies publicitaires bien ciblées servent à annoncer, sur toutes les tribunes, que la compagnie « X » a été la première, disons, à découvrir une association entre tel gène et telle maladie, que les « découvreurs » occupent déjà le territoire, que des demandes de brevet ont été déposées et que les retombées financières reviennent de plein droit à cette compagnie. Les firmes « start-up » semblent de nos jours n’avoir d’autres choix que de suivre, si elles veulent survivre dans cette jungle de la compétition, l’audimat d’une « grande presse » applaudissant à leurs exploits : leur part du marché en dépend ; l’appui des gouvernements y est subordonné ; le crédit des banques tend à s’ajuster à leur position sur la scène scientifique. Les compagnies doivent, dans un tel contexte, « soigner » leur image auprès des journalistes scientifiques, ce qu’elles font en développant, par exemple, des sites internet hautement pédagogiques et en produisant elles-mêmes les « trousses documentaires » où s’alimentent journalistes, professeurs et un peu tout le monde.

La lutte opposant « start-ups », laboratoires et compagnies pour la conquête des nouveaux marchés fait paradoxalement ressurgir, du dedans même de la lutte pour la conquête des marchés, les espaces nationaux. Ainsi, par exemple, le Canada et le Québec se sont récemment mis d’accord, plus sérieusement que dans tout autre domaine peut-être, pour faire de notre pays un des leaders mondiaux en génomique et protéomique. Nation, marché, État et science semblent bel et bien avancer, chez nous, la main dans la main.

Montréal, future capitale mondiale de la génomique?

Act Genomics Inc., Aegera Therapeutics Inc., Antalium Inc., Biosignal Packard Inc., Caprion Pharmaceutical Inc., Chemical Computing Group Inc., Chronogen Inc., DNA LandMarks Inc., Ecopia Biosciences Inc., Elitral Canada Ltd, Galileo Genomique Inc, Geneka Biotechnology Inc., Genomics One Corporation Inc., HemaX génome Inc., Infectio Diagnostic (I.D.I.) Inc., MythylGene Inc., Mirador DNA Design Inc., PhageTech Inc., Phenogene Therapeutics Inc., PRO-DNA Diagnostic Inc., Procrea Biosciences Inc., ProMetic Life Sciences Inc., Qbiogene Inc., SignalGene Inc., Telogene Inc., Warnex Inc. Ce sont là quelques-uns des noms choisis parmi les quelque 35 ou 40 compagnies de génomique et de protéomique installées au Québec, la plupart d’entre elles ayant pignon sur rue à Montréal.[iv] La liste fournie n’inclut ni les centres de recherche universitaires ni les laboratoires des multinationales pharmaceutiques engagés, souvent en partenariat avec les firmes de géno-protéomique, dans la R&D.

Le cas de la firme Galileo Génomique Inc. (http://www.galileogenomics.com) représente assez bien l’esprit des nouvelles compagnies qui s’installent à Montréal. Il s’agit d’une firme privée engagée dans la « genetics-research business » qui a été fondée en mars 1999 par des scientifiques issus principalement de la firme Algene et qui comptent aujourd’hui plus de 50 professionnels, la plupart détenant des PhD.[v] La mission spécifique de Galileo Génomique est de découvrir les gènes associés à quelque vingt-cinq maladies dites communes, parmi lesquelles on compte l’hypertension, le diabète, l’ostéoporose, l’asthme, la schizophrénie, première étape vers le développement de médicaments appropriés. Monsieur John Hopper, le president de Galileo Genomique. disait au journal The Gazette (3 Janvier 2002) :

« We believe that the inhabitants of Quebec of French ancestry have unique genetic properties that could be very valuable in discovering disease genes. (…). Quebec is considered a « founder population » because many of its residents are descendants of a relatively small number of original settlers”.
John Raelson, le directeur du service de la génétique, précisait que :
“In the case of simple diseases, for example kystic fibrosis and Lou Gehrig’s disease, which are caused by at most a few genes, scientists have found far fewer known mutations in Quebec. (…) The fewer the mutations that cause a disease, the more patients in any given sample will share the same gene, making it easier for scientists to detect it statistically”.

Le grand avantage de cette compagnie est d’être située, pensent ses responsables, à proximité d’un bassin génétique “intéressant”, celui des Canadiens-français auprès de qui les chercheurs de Galileo Génomique s’apprête à recueillir des données génétiques, médicales et généalogiques sur des groupes de personnes souffrant de l’une ou l’autre des 25 maladies dites communes sur lesquelles se font les recherches à Galileo Génomique.

Génome Québec (http://www.genomequebec.ca) est l’organisme qui travaille à la promotion de l’industrie géno-protéomique au Québec. Il bénéficie d’un budget de plus de 80 millions – dont $40 millions octroyés par le ministère de la Recherche, de la Science et de la Technologie du Québec et 40 millions de Génome Canada, ce qui lui donne à lui seul un budget équivalent à celui dont dispose le FRSQ ($80 millions/an). Sa formule de financement prévoit l’apport de sociétés privées en capital de risque et d’entreprises biotechnologiques et pharmaceutiques. Sa stratégie d’investissement permettra au Québec, dit le site informatique de Génome Québec, de prendre position sur la scène internationale en recherche géno-protéomique et d’attirer d’autres investissements, qu’ils soient de nature publique ou privée. Le plan d’affaires de Génome Québec prévoit un investissement de 135 millions de $ pendant quatre ans, ce qui contribuera à propulser le Québec parmi les dix principaux centres de génomique dans le monde.[vi]

On ne peut qu’être fasciné par l’habileté des nouveaux patrons de la recherche génétique qui ont réussi à convertir les plus hauts fonctionnaires de l’État canadien et du Québec à l’idée de lancer un vaste programme national de recherche génétique, financé à des niveaux jamais atteints dans aucun autre secteur de recherche médicale; cette caution gouvernementale rassure les corporations nationales et multinationales qui injectent massivement du capital de risque dans les compagnies de génomique surgissant de tous côtés au Canada, à Montréal surtout. Quant à la grande presse elle conforte l’industrie du gène en faisant un large écho, le plus souvent sans critique, aux découvertes les plus spectaculaires, notamment au sujet des liens postulés entre gène et maladie.

On devine aisément ce qu’il a fallu de lobbying à Génome Canada (http://www.genomecanada.ca) pour que notre ministre des Finances Paul Martin octroie à cet organisme, dès sa première année de fonctionnement en 2000-2001, un budget total de 300 millions de dollars, le double de celui du Conseil de recherche en sciences humaines (CRSHC) qui apparaît dérisoire avec ses 150 millions en 2001-2002, surtout quand on sait que ce conseil doit financer toute la recherche canadienne en sciences sociales et humaines. Le Canada investit en 2002 plus de deux milliards de dollars en recherche en santé parce que notre pays, a dit notre ancien Ministre des finances, monsieur Paul Martin, dans son discours du budget de novembre 2001, veut se situer « à l’avant-garde des nouvelles frontières du savoir ». De quelles « frontières du savoir » s’agit-il au juste?Celle de la génomique a été la seule à avoir été explicitement mentionnée par Monsieur Paul Martin lors du budget de 2001:

« la science génomique est un élément essentiel, disait-il, pour l’avancement de la biotechnologie, un des moteurs de la nouvelle économie. Dans le domaine de la santé humaine, elle révolutionnera la détection et le traitement des maladies »
(Discours du budget, 2001).

La rhétorique du succès a bel et bien séduit les politiciens : le Canada entend se donner une industrie nationale de la génomique qui pourra non seulement rattraper mais éventuellement devancer celle de l’Angleterre, de la France et de l’Allemagne, et même des États-Unis. Et un de ses principaux centres névralgiques sera situé à Montréal.

Situées à l’intersection des marchés boursiers, des politiques gouvernementales et des institutions publiques, les nouvelles entreprises de biotechnologie et de pharmacogénomique vivent dans une société de la compétition, avec l’espoir de découvertes et sur l’horizon de la rentabilité. Les plans d’affaires de ces entreprises combinent fonds publics et capital privé ; les frontières entre universités et compagnies s’estompent ; chercheurs académiques et non-académiques s’associent dans les mêmes projets ; les consortiums transnationaux deviennent la règle, notamment entre le Canada et les États-Unis. Les entreprises de géno-protéomique sont propulsées, au Canada comme dans les autres pays, autant par la recherche du profit, du leadership et du pouvoir que par le souci de générer un nouveau savoir permettant de mieux traiter les personnes malades.

Au Québec, véritable havre de l’industrie pharmaceutique canadienne, le secteur du médicament est aujourd’hui en pleine effervescence. L’industrie bio-pharmaceutique de la grande région de Montréal emploie déjà environ 14 000 travailleurs auxquels il faut en ajouter 6 000 autres qui sont à l’emploi des quelque 76 établissements publics et para-publics de recherche pharmaceutique.

Notre industrie de la bio-pharmacie se divise en trois catégories d’institutions :

a) 36 des grandes multinationales du médicament possèdent une filiale à Montréal, le plus souvent avec des laboratoires dans lesquels elles fabriquent des médicaments de marque, généralement couverts par des brevets[vii] ;

b) 97 compagnies bio-pharmaceutiques locales établies au Québec fabriquent, pour la plupart, des copies (génériques) de médicaments de marque dont le brevet est tombé dans le domaine public[viii] ;

c) 12 autres entreprises bio-pharmaceutiques québécoises de moindre dimension travaillent surtout, sur la base de plate-forme biotechnologique spécialisée, à développer de nouveaux produits pharmaceutiques, le plus souvent en partenariat avec des multinationales ou des compagnies locales.

On estime qu’il existe, en plus, au Québec environ 75 centres publics ou para-publics (par exemple, l’Institut Armand Frappier, le Biotechnology Research Institute) qui sont engagés, totalement ou partiellement, dans la recherche bio-pharmaceutique. Montréal se situe au premier rang des grandes villes nord-américaines du point de vue des laboratoires de recherche pré-clinique et clinique, devançant nettement New York, Boston, Los Angeles et Toronto.[ix]

Les 145 entreprises bio-pharmaceutiques privées du Québec ont dépensé en 1999 plus de $340 millions en R&D, ce qui fait du Québec le chef de file de la R&D au Canada[x] ; ce montant ne comptabilise pas les dépenses qui se sont faites dans les 75 établissements publics et para-publics. Nous assistons à une croissance vertigineuse, depuis 2000, des investissements en R&D au Québec : BioChem Pharma envisage investir $600 millions pour créer un laboratoire de R&D à Laval ; Merck Frosst a investi plus de $100 millions pour agrandir ses laboratoires à Kirkland ; Services Pharma MDS est engagé dans la construction de nouvelles installations de recherche à Ville Saint-Laurent. Une nouvelle génération de compagnies bio-pharmaceutiques de Montréal (par exemple, ConjuChem, Neurochem, Ecopia BioSciences, Genomics One) ont fait leur entrée sur les parvis des bourses ; un nombre sans cesse croissant de compagnies sont aujourd’hui en mesure de compléter, à Montréal même, toutes les étapes de la production d’un médicament, de la recherche fondamentale au test d’inocuité et jusqu’à sa mise en marché ; les liens entre les centres universitaires de recherche et les firmes privées se sont considérablement renforcés. Ce sont là quelques exemples de l’extraordinaire vitalité de l’industrie bio-pharmaceutique québécoise.

Les conditions de R&D particulièrement favorables offertes par le Canada et le Québec ont fait en sorte que le secteur bio-pharmaceutique s’est accru, entre 1997 et 2001, quatre fois plus rapidement au Canada que dans tout autre pays du G7.

« Au cours des cinq dernières années seulement, plus de 200 compagnies biopharmaceutiques ont été créées, dont 60 en recherche génomique. Durant cette même période, le capital de risque a fortement grimpé, passant de 200 millions seulement à 1,2 milliard. Aujourd’hui, plus de 370 produits sont en cours de développement, et les études réalisées au sein des industries, universités et autres institutions au Canada figurent parmi les plus concurrentielles au monde »
(Le Devoir : 17 décembre 2001).

Selon ce même texte des Présidents de Génome Canada et de Génome Québec, le marché des médicaments serait passé, au Canada, de $60 millions en 1987 à des revenus de un milliard de dollars en 2000 et à près de deux milliards en 2001. Les médicaments produits au Québec, encore conventionnels dans la majorité des cas, se diversifient de plus en plus : d’une part, les compagnies productrices de médicaments génériques commencent à être actives sur la scène québécoise qui reste néanmoins fortement biaisée en faveur de l’industrie des médicaments brevetés ; d’autre part, la pharmacogénomique fait une entrée spectaculaire dans le domaine de la R&D. L’investissement de quelque $300 millions annoncée en juin 2002 par la multinationale néerlandaise DSM permettra de fabriquer, sous peu, à une échelle industrielle des « protéines thérapeutiques » dans son usine DSM Biologics de Montréal.[xi] L’agrandissement de cette usine devrait contribuer à consolider la position de Montréal en tant que plaque tournante de la nouvelle industrie bio-pharmaceutique.[xii]

La réorganisation en cours de l’industrie pharmaceutique québécoise recèle cependant encore pas mal d’inconnu : Comment se fera le passage du médicament chimique à des produits comme les « médicaments-protéines » issus des biotechnologies ? À quelles conditions les firmes québécoises de géno-protéomique vont-elles pouvoir s’insérer dans la production de cette nouvelle génération de médicaments ? Comment les résultats des recherches géno-protéomiques contribueront-ils à transformer l’industrie du médicament ? Tout indique que la course aux nouveaux médicaments est lancée à fond de train aux États-Unis mais aussi au Canada et au Québec : les firmes de géno-protéomique et de biotechnologie ont déjà pris une nette avance, 50 % des demandes de mise en marché que la Food and Drug Administration doit examiner en 2002 concernant des médicaments issus des travaux de ces firmes ; les multinationales du médicament ouvrent partout, à côté de leurs laboratoires chimiques classiques, de nouveaux espaces de R&D centrés sur la production de médicaments fabriqués avec des technologies bio-pharmaceutiques. L’industrie du médicament vit sa révolution de velours, à Bâle, à Lyon, à New York et à Montréal aussi : de nombreux accords, de mieux en mieux ciblés et de plus en plus coûteux, se sont signés, ou se signeront sous peu, entre les petites firmes géno-protéomiques, souvent spécialisées par projets géno-protéomiques centrés sur telle ou telle maladie, et les laboratoires bio-pharmaceutiques plus classiques. La situation est pour le moment extrêmement fluide dans l’industrie bio-pharmaceutique québécoise, toutes les entreprises profitant, sous la bannière de la « nouvelle économie », de la manne généreuse du gouvernement du Québec et essayant de se positionner au niveau du marché mondial.[xiii]

Démocratie et « modèle québécois »

Il serait surprenant qu’on assiste, dans les toutes prochaines années, à d’importantes réorientations dans le « modèle québécois » d’aide à la nouvelle économie, une aide gouvernementale qui aurait permis au Québec de prendre la première place au Canada en matière de création d’emploi et d’investissement privé. Par contre, il se peut que divers groupes de la société civile s’interrogent, de manière de plus en plus critique, sur les justifications de la « hauteur » du soutien financier que le gouvernement apporte à la « nouvelle économie » : Acceptera-t-on encore longtemps que l’État paie une très haut pourcentage des coûts de la R&D dans les firmes privées sans recevoir, en contrepartie, une part des bénéfices de ces entreprises ? Combien de temps les contribuables du Québec accepteront-ils que les 28 plus importantes compagnies de médicaments brevetés établies au Québec ne paient, comme elles l’ont fait en 1999-2000, que $65 millions en impôts ?[xiv] Dans d’autres domaines, les choses bougent aussi très rapidement : Comment les citoyens réagiront-ils aux médicaments de la « médecine prédictive » dans un contexte où la vigilance à l’égard du génétique s’accroît de plus en plus ? Jusqu’à quand la grande presse fera-t-elle, un peu naïvement, écho aux prétendues avancées scientifiques annoncées avec tambours et trompettes par certaines compagnies privées de recherche ?

Les récents développements en biotechnologie se sont faits dans un environnement idéologique dans lequel le partenariat de la science, du marché et de la politique est considéré comme le moyen le plus efficace pour faire avancer, dit-on, le savoir et le bien-être des populations. Pour poursuivre les recherches sur les bases génétiques des maladies, on crée de nouvelles « commodités » : généalogies, dossiers médicaux, fiches génétiques d’individus, pedigrees de familles, génomes régionaux et nationaux. De telles commodités sont considérées nécessaires pour favoriser le progrès rapide des connaissances et pour l’industrie compétitive. Ce sont là des développements transnationaux qui se produisent à un rythme exponentiel dans tous les pays, notamment chez nous à Montréal.

Peu de débats se font dans l’espace public auxquels participent intellectuels, sages et les citoyens. La disputatio publica se fait au contraire :

a) dans un contexte marqué par la délégitimisation des intellectuels et des « sages » au profit des experts, des spécialistes, des investisseurs ;

b) dans un espace public où se consolide, au sein des populations, les plans de l’État qui est d’abord et avant tout intéressé à créer de l’emploi en attirant, au besoin, les entreprises par toutes sortes de cadeaux.

On risque de laisser la prise de décision entre les seules mains des scientifiques, des politiciens et des grandes multinationales du médicament.

Parmi les nouveaux maîtres de vérité on trouve aussi les juristes et les avocats. La parole de ces nouveaux prêtres est d’autant plus aisément crue qu’ils se posent en héros au sein de notre démocratie des droits individuels, droits qu’ils s’acharnent à défendre en cherchant surtout à assurer la protection des chercheurs, à protéger les compagnies en devenant leurs complices. Les questions fondamentales sont rarement soulevées : celles qui touchent aux pouvoirs des biotechnologies, au contexte industriel dans lequel se développe la génétique, à la question de la concurrence, de la recherche du profit, et aux coûts qu’engendre l’aide de l’État à cette nouvelle industrie. Demain ces coûts seront encore plus élevés quand il nous faudra payer les kits de diagnostic génétique et les gènes-médicaments, lesquels risquent de contribuer pour bien peu dans l’élévation du niveau collectif de santé.

Opinions du grand public, publicité de la part des divers groupes de pressions, et communiqués des agences de presse se superposent sans qu’un véritable débat n’apparaisse. Dans tout cela des voix hégémoniques dominent, celles des industriels, des scientifiques et des politiciens ; d’autres voix sont réduites au quasi-silence, celle des citoyens. N’est-il pas paradoxal que notre siècle de l’information, dans lequel existent des centaines de chaînes de radio et de télévision, soit en voie de devenir le siècle du contrôle généralisé de la pensée, de l’enfermement dans une pensée unique, du dressage de la masse, comme le dit le philosophe italien Giorgio Agamben.

Comment peut-on assumer, en tant que citoyen, une vraie posture critique face à la coalition des industriels, des politiciens et des scientifiques qui nous disent vouloir mettre le nouveau savoir au service de la société ? Comment faire contrepoids à tous ces experts qui décident pour les autres, qui parlent pour nous, à notre place ? Les débats sur le fond des choses s’amorceront, je l’espère, sous peu. Comment libérer la parole, aujourd’hui baîllonnée, mise au silence, des empêcheurs de « penser en rond » ?

[i] On inclut dans les biotechnologies toutes les techniques (transgenèse ; thérapie génique ; ADN recombiné) qui utilisent des organismes vivants (micro-organismes, végétaux, animaux) pour créer de nouveaux produits (médicaments-gènes ; médicaments-protéines ; cellules souches, OGM) et de nouveaux procédés (tests de dépistage génétique, par exemple) destinés à améliorer la qualité de la santé, de l’alimentation et de l’environnement.

[ii] Nous disposerons, d’ici 2003, d’un catalogue complet des quelque 30 000 gènes du génome humain. La génomique fonctionnelle nous aura sans doute aussi montré, d’ici là, comment ces 30 000 gènes en arrivent à produire les recettes pour fabriquer les quelque 100 000, peut-être un million, voire cinq ou six millions, de protéines du protéome humain. Pour le moment nous ignorons le nombre exact de protéines, les fonctions de la plupart d’entre elles, et les interactions qui les font agir, parfois en solo, mais le plus souvent de manière concertée. L’heure est désormais à la protéomique qui occupera sans doute la recherche bio-médicale durant les prochaines décennies.

[iii] En informatique, le mot « octet » évoque un groupe comprenant une série de 8 éléments binaires. Les machines bioinformatiques utilisées dans le découpage et l’analyse des séquences d’ADN travaillent en identifiant des groupes ou séries de lettres de l’alphabet de l’ADN.

[iv] Il est difficile de connaître le nombre exact de ces compagnies : on assiste fréquemment à des fusions ; les « spin-offs » issus des milieux universitaires ne sont pas comptabilisés ; je n’ai pas compté non plus les compagnies de biotechnologie qui sont aussi souvent engagées, pour une part de leurs activités, dans la recherche génomique .

[v] L’équipe fondatrice était composée de cinq scientifiques détenteurs de PhD : deux biologistes, un généticien, une psychologue et un bio-statisticien ; moins de trois ans après sa création, la compagnie compte plus de 50 personnes, la grande majorité détenant un PhD dans l’une ou l’autre des disciplines impliquées dans la recherche génomique. La compagnie Algène que les fondateurs de Galileo Génomique ont quittée en 1999 a été rebaptisée du nom de SignalGene.

[vi] Le président-directeur général de Génome Québec, monsieur Paul L’Archevêque, est issu du monde de l’industrie pharmaceutique : il quitta le poste de vice-président à la commercialisation du géant pharmaceutique Glaxo SmithKline –qu’il occupait depuis 1995- pour assurer la direction de Génome Québec. Le docteur Martin Godbout, PDG de Génome Canada, a occupé, de 1994 à 1997, le poste de Président à la Société Innovatech du Québec, et après 1997, il a servi comme premier vice-président aux Affaires scientifiques à Bio-Capital, une compagnie privée de biotechnologie.

[vii] On compte, parmi les plus importantes de ces multinationales, les suivantes : Merck Frosst, Wyeth-Ayerst, Aventis Pharma, Abbott Laboratories, Bristol-Myers Squibb, Schering Canada, Pfizer Canada, Novartis Pharma, BioChem Pharma (acquis récemment par Shire Pharmaceuticals), Technilab Pharma,

[viii] Les entreprises locales sont en majorité la propriété de groupes canadiens ou québécois. Les plus connues sont : Services Pharma MDS, CliTrials BioResearch, Qintiles Canada, Lab Pre-Clinical Research Int., Laboratoire Quelab, Laboratoire Biopharm.

[ix] Les données fournies ici ont été tirées de deux documents principaux : « The Greater Montreal Biopharmaceutical Industry » qui peut être consulté sur le site www.montrealinternational.com et « The Biopharmaceutical Industry in Québec » de Industrie Canada disponible sur http://strategis.ic.

[x] La croissance des dépenses en R&D des entreprises a été de 7,8% au Québec entre 1994 et 1999, contre 5,8% en Ontario. En 1999, les dépenses en R&D atteignaient 2,4% du PIB québécois, un niveau surpassant celui du Canada (1,8%) et la moyenne des pays de l’OCDE (2,2%)

[xi] Les quatre bio-réacteurs de 15 000 litres qui seront installés dans l’usine DSM de Montréal serviront à produire des « protéines thérapeutiques » à partir de cellules animales génétiquement modifiées, protéines qui seront ensuite vendues aux compagnies bio-pharmaceutiques qui les intégreront, en tant qu’ingrédients actifs, dans des « médicaments-protéines » de nouvelle génération.

[xii] Il serait intéressant, par exemple, de connaître « la mise » financière du gouvernement du Québec qui a fini par convaincre, en juin 2002, la multinationale néerlandaise DSM d’investir quelque $300 millions dans l’agrandissement de son usine DSM Biologics de Montréal plutôt que dans sa filiale de la Caroline du Nord. L’industrie pharmaceutique montréalaise tenait à ce que DSM vienne installer, chez nous, ses bio-réacteurs de production industrielle de « protéines thérapeutiques » qui entrent dans la fabrication des médicaments de nouvelle génération. Les enchères étaient fortement montées au cours des derniers mois et le Québec a certainement dû mettre le « gros prix » pour attirer les Néerlandais chez nous. Il semble que la Société générale de financement (SGF) a investi 30% du nouveau capital ; l’entreprise bénéficiera de plus de crédits d’impôt pour la R&D et de congés fiscaux pendant dix ans si elle investit $300 millions ou si sa masse salariale est supérieure à $15 millions.

[xiii] Aucun économiste n’a calculé, à ma connaissance, le pourcentage du budget du Québec qui est consacré à aider la « nouvelle économie » ; je ne connais pas non plus d’études qui aient porté sur la mesure de l’écart entre les investissements faits par le gouvernement et les bénéfices économiques collectifs pour l’ensemble de la société québécoise.

[xiv] $65 millions payés en impôts représentent une contribution injuste, civilement inacceptable, quand on connaît les incroyables profits que les multinationales du médicament déclarent année après année. Il se pourrait fort bien que tout le secteur des « bio-industries » qui est en plein développement chez nous bénéficie d’un traitement de faveur du même genre.


 


Gilles Bibeau, professeur
Département d'Anthropologie, Université de Montréal



 



retour à Documents


 
Page imprimée à partir de http://www.labonnepage.com

 

 

;