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La religion du
Marché:
une idéologie qui se
mondialise et la résistance qu'elle engendre
Selon Richard C. Foltz, la mondialisation
économique est devenue une véritable religion
dotée de son propre appareil ecclésiastique avec ses
temples (les centre d'achats), ses prêtres (les
économistes) et ses aspects transcendants (par la
publicité). La religion du Marché dont nous sommes
tous pratiquants (par la sur-consommation) laisse t-elle place à
la préoccupation du bien-être d'autrui ici, ailleurs et
demain ? Richard C. Foltz est professeur agrégé en
Religion,
Histoire, Ressources Naturelles et Études Asiatiques à
l'University of Florida et membre des AmiEs de la Terre de
Québec.
Depuis
déjà une dizaine d’années on entend des
débats sur la thèse du
professeur Samuel Huntington.
Dans son livre Choc des civilisations
(1994),
celui-ci estime que le monde occidental est en voie de collision avec
le monde
musulman, entre autres. L’argument d’ Huntington suppose une opposition
fondamentale entre les valeurs
« traditionnelles » des anciennes
cultures (l’Islam, l’Inde, la Chine) et celles dites
« séculaires »
provenant de l’Occident. Dire
que le sécularisme constitue
lui-même une
religion ne fait que détourner le regard de la vraie situation
qui
s’impose : l’agir actuel de la culture dominante est fondé
sur une pensée
fortement religieuse, mais qui se présente souvent autrement.
Si les partisans d’al-Qa’eda (ou
des
Frères
Musulmans, ou tant d’autres organisations à
caractère
anti-occidental) sont
tout d’abord des réactionnaires, et s’ils voient en leur propre
idéologie une
défense de leur religion, je soumet qu’ils se trompent
sérieusement en croyant
que c’est contre la « non-religion » du
sécularisme occidental qu’ils
livrent bataille. Car la vision dominatrice qui menace leurs valeurs
traditionnelles est en effet une vision aussi religieuse que chez les
arabes du
septième siècle ou les espagnols du quinzième,
portant sa « mission
civilisatrice » et visiblement prête à verser
du
sang pour mener le monde à
sa version du Salut.
On
peut remarquer une autre similitude importante : le soutien
financier,
politique, et militaire de l’état. Mais là aussi on
risque l’erreur en retenant
une définition trop rétrécie de
« l’état ». Il ne s’agit pas du seul
gouvernement des États-Unis, ni des gouvernements
européens ni même des despotismes
moyen-orientaux, bien qu’ils soient tous profondément
impliqués. En fait ce
qu’on voit aujourd’hui (mais qu’assez peu de gens reconnaissent
explicitement) c’est
l’émergence d’un système de gouvernance mondiale
où
les régimes nationaux
soumettent leur pouvoirs et leurs ressources, pour la plupart
volontairement,
aux exigences du marché mondial et des organismes qui le
représentent. Cette
fusion entre les gouvernements dits
« souverains » et les intérêts
financiers transnationaux—fait qui correspond bien à la
manière dont Benito
Mussolini aimait définir le mot
« fascisme » — se répand aujourd’hui
comme jamais auparavant dans l’Histoire.
Quand les gens
par milliers manifestent
contre l’OMC ou lors des réunions
closes où se discutent
« l’élimination des barrières contre le
libre-échange », c’est qu’ils
ressentent au moins intuitivement la même menace que craignent
les activistes
islamistes, c’est à dire la négation de leur propre
existence. Si le choix des
tactiques diffère considérablement entre Greenpeace et
al-Qa’eda (et signalons
que les deux ne songeraient point se voir comme des alliés),
l’impulsion de leur
résistance possède sûrement des racines communes.
Partout au monde on peut voir
l’émergence des mouvements populaires, qui ont souvent peu en
commun à part
leur opposition à l’imposition de l’idéologie
mondialiste. Malgré leurs
différences, au fond, tous ces gens résistent pour la
même raison qu’ont
résisté les amérindiens contre la
christianisation : ils y voient la
disparition de leur mode de vie, leurs valeurs et les choses qu’ils
valorisent,
même leur gagne-pain, face à une idéologie qui sert
surtout à ceux qui tiennent
le pouvoir. Aujourd’hui comme hier, ce n’est pas un débat sur
les seuls goûts
et préférences. Pour beaucoup, c’est une lutte pour la
survivance.
On dit souvent que Bush et cie
se servent de
la
religion d’une façon cynique et hypocrite (comme on en accuse
aussi les
« explorateurs » européens de
l’époque coloniale, et qu’on le
reproche également à Osama Ben Laden). Mais
se peut-il après tout que M. Bush soit sincère dans ses
croyances ? Seulement
celles-ci ne correspondent pas tout à fait à
« la religion » telle
qu’imaginée par ses critiques (ni, peut-être, par ses
fidèles). En fait c’est
quoi, exactement, la religion de la droite américaine? Selon les
reportages, ce
serait une sorte de protestantisme évangélique originaire
du Bible Belt, avec
une forte composante apocalypticiste. On soupçonne que ce n’est
pas le même
christianisme qu’auparavant, mais on essaie rarement de l’analyser dans
un
contexte historique. Le
théologien québécois
André Beauchamp estime
que souvent dans l’histoire, ce qu’on a voulu faire passer pour le
christianisme n’a été qu’un athéisme
« à symbolique chrétienne ». Or,
comme j’ai décrit dans mon livre Religions of the Silk Road
(1999), les
missionnaires de toutes les grandes religions historiques n’ont
généralement
pas présenté leurs idées comme des innovations;
ils les ont plutôt avancé dans
le cadre des traditions existantes, donnant aux symboles et aux termes
des sens
nouveaux.
De
plus,
toutes les religions innovatrices ont
réussi
à se faire adopter à grande échelle uniquement
à partir du moment où elles
bénéficiaient de l’appui des puissances politiques et
économiques. Une religion
c’est tout d’abord un système pour relier ensemble une
collectivité
(voir l’origine latine du mot : religare). À
travers l’histoire, si
on voulait faire partie des grands réseaux économiques
(comme la Route de la
soie, l’Empire romain, ou
l’Empire
du califat), il fallait
démontrer qu’on
était membre du groupe, c’est à dire, qu’on avait des
liens avec ceux qui
dominaient le commerce et qu’on partageait (ou au moins acceptait)
leurs
valeurs et leur façon de marchander. Quand de nos jours les pays
en faillite
subissent la restructuration économique forcée par le FMI
et la BM, ou quand
une « coalition » militaire se construit
largement par pots-de-vin,
souvent en sacrifiant des valeurs sociales importantes, est-ce que cela
ne fait
pas penser qu’on est en train de voir le même
phénomène se dérouler aujourd’hui?
Un
regard sur
les modèles provenant de
l’histoire des religions permet de
constater que la religion qui domine aujourd’hui sur Terre—et qui
connaît sûrement
plus de succès que n’importe laquelle religion dans l’histoire
humaine—ce n’est
ni le christianisme, ni le sécularisme
« athée ». C’est une religion
dont on ne reconnaît même pas encore le nom, mais que l’on
peut appeler en
attendant « la
religion du
marché ». (Je
dois ce terme au philosophe
bouddhiste David Loy; le
théologien John Cobb
préfère « économisme »,
et le sociologue québécois Jacques Gélinas
« la religion
néolibérale ».) Pour faire la synthèse
des idées, disons qu’on a affaire à
un « économisme à
symbolique
chrétienne » pour les conservateurs
américains, mais que la symbolique peut se transformer selon la
culture visée.
Beaucoup se sont laissés séduire, alors que d’autres
tiennent encore à résister
de toutes leurs forces. Mais ceux qui acceptent, et ceux qui
résistent, se
rendent-ils compte de la vraie nature du phénomène ?
Comprenons bien qu’il ne s’agit
pas ici
d’une
métaphore, mais d’une religion dans tous les sens. La religion
du marché
possède d’abord l’appareil ecclésiastique complet, dont
les économistes dans le
rôle des prêtres
(qui seuls connaissent les mystères
de la foi), les agences
publicitaires qui agissent en missionnaires, et le centre
commercial
qui sert
d’église. (On n’a d’ailleurs qu'à faire la
comparaison
statistique de
fréquentations de ces deux institutions, même le dimanche,
pour voir quelle
religion compte le plus grand nombre d’adhérents.) Si on cherche
l’aspect
transcendant, on n’a qu’à considérer les
publicités pour, par exemple, les
SUVs, dont une est récemment parue qui consiste en une photo du
véhicule en
plein nature accompagnée du seul mot,
« paradis ».
Effectivement, cette religion
nous enseigne
que
le Salut et la satisfaction spirituelle résident dans la seule
consommation des
produits. Elle possède, comme toutes les religions, un
système d’éthique, dans
lequel la vertu la plus élevée est de faire des achats.
Personne n’est exempté
de la pratique : on n’a qu’à rappeler le discours
télévisé du Président
Bush après les attentats du 11 septembre 2001, quand il a dit
aux américains
que la façon la plus efficace de répondre à la
catastrophe c’était d’aller aux
centres commerciaux (sans oublier son
dicton que « Si vous n’êtes pas avec nous, vous
êtes contre nous ».)
De plus, quand il nous explique que les terroristes détestent
« The
American Way of Life », est-ce que c’est vraiment de la
démocratie, la
liberté, et la justice qu’il parle, ou plutôt du fait que
nous avons fait de la
surconsommation notre religion? Nous a-t-il signalé que cette
« American
Way of Life » peut aussi être définie comme un
mode de vie qui enrichit
davantage les déjà riches aux frais des pauvres, et qui
nous plongent tous vers
la ruine en dévorant les ressources limitées et en
passant l’hypothèque (et les
déchets) à nos enfants?
La religion du marché
possède
bien
sûr des
rituels et des dogmes qu’il ne faut pas chercher loin. Les informations
quotidiennes télévisées parlent chaque jour de
l’état de l’économie, et montrent
toujours les chiffres de la bourse, bien que la plupart des gens ne
possèdent
pas d’ actions et ne sont pas alors directement
intéressés par ces
« actualités ». Aux États-Unis les
trois grandes chaînes (et
même la BBC) montrent aussi chaque
jour
le rituel de clôture sur Wall Street, où un quelconque
homme d’affaires
important exerce le privilège honoraire de descendre le marteau
pour marquer la
fin des transactions.
Ces mêmes émissions
ne vont
jamais
poser de
questions sur les articles de foi de la religion pour laquelle elles
n’existent
que pour diffuser l’évangile. Au contraire, elles nous parlent
toujours de
« la croissance économique »
comme si
ça pouvait et devait continuer
pour l’éternité, et jamais des limites naturelles.
Pareillement, on nous parle
du PNB comme seul mesure valable de la santé de la
société, sans remarquer que
beaucoup d’activités économiques—soins médicaux,
nettoyage de pollution, frais
légaux associés aux divorces, procès, etc.—sont de
mauvais indicateurs
et
signalent le contraire d’une
société fleurissante. (On dirait alors que le citoyen le
plus patriotique c’est
un chef d’usine polluante, qui est en traitement pour son propre
cancer, qui
prend alors régulièrement des rendez-vous chez le
psychologue, et qui s’engage
en même temps dans un long procès de divorce.)
Les informations
économiques ne
nous
expliquent pas non plus que les chiffres bruts cachent l’écart
croissant entre
les riches, qui deviennent de moins en moins nombreux mais de plus en
plus
riches
et puissants, et les pauvres, qui sont maintenant plus d’un tiers de la
population mondiale, tandis que les classes moyennes glissent elles
aussi vers
la pauvreté. (Selon le PNUD,
deux milliards de gens existent
maintenant dans la
misère, alors qu’aux États-unis, l’ouvrier moyen
travaille
plus d’heures pour
moins de revenus disponibles qu’en 1970.) Pour les médias, ne
pas
remarquer
ces faits pourtant évidents demande un effort conscient de
censure.
Or, une analyse honnête
révèle
que la religion
du marché ne tient pas et ne peut pas tenir ses promesses de
salut, rédemption
et paradis pour tout être humain qui accepte ses conditions. La
fausseté des
promesses s’explique tout simplement par le fait que les dogmes de
cette
religion sont basés sur des mensonges.
Prenons par exemple
l’idée que si on
donne
plus
d’avantages aux riches, les pauvres vont eux-aussi
en bénéficier. Au contraire, comme
on vient de le remarquer, la concentration du pouvoir et des richesses
depuis une
trentaine d’années a créé plus de pauvres que
jamais auparavant. Pire encore, c’est
la promesse séduisante que tout le monde arrivera
éventuellement à un niveau de
consommation équivalent à celui des
nord-américains, si on laisse faire les
capitalistes dans tous les pays. Pourtant les écologistes ont
fait le calcul
suivant : il faudrait sept fois les ressources totales de la terre
pour
que la population mondiale actuelle puisse consommer à ce
niveau-là, sans
parler du fait que la population humaine ne cesse de croître.
Quant à la
croissance perpétuelle de l’économie, comment
éviter l’observation que la
croissance infinie n’est pas possible dans un monde de ressources
finies?
En réalité,
l’économie
mondiale actuelle n’est
qu’une vaste combine de type pyramidal. Elle ne repose sur aucun
support
matériel, ou au moins très peu par rapport aux trillions
de dollars de
transactions qui ont lieu chaque jour. Ces transactions ne sont
plus—comme
elles étaient dans le passé—basées sur
l’échange des biens ou des produits
tangibles, mais seulement sur la confiance des investisseurs, c’est
à dire sur
la foi toute simple. On peut facilement comprendre
l’hystérie des
néo-libéraux quand on parle de ralentir la consommation
ou de vivre plus
simplement : ils y voient l’écroulement total du
système. Autrement dit,
comme tout système de foi, l’économie mondiale n’existe
que par la croyance de
ses fidèles. Si personne n’y croit, le système
s’effondrera.
Ne pensons pas non plus que l’on
puisse
échapper à l’influence de la religion du marché en
changeant de parti. La
plupart des candidats démocrates aux États-Unis (à
l’exception de certains,
comme Dennis Kucinich, que le parti ne cesse de marginaliser)
adhèrent à la
religion du marché, tout comme les conservateurs, les
libéraux, et beaucoup de
péquistes au Canada, et tous les grands partis de l’Europe
à l’exception des
Verts, sans parler des Russes ou des
« communistes » chinois. On
dirait que les élites soi-disant
« libérales » du monde, qui parlent
toujours de l’intérêt des masses tout en appuyant les
marchés libres, se
servent de leur symbolique d’une façon aussi cynique que les
« chrétiens » de la droite
américaine.
Il est alors malhonnête de
caractériser ceux
qui résistent à certaines tendances de la mondialisation
comme des anti-sécularistes
(orientaux) ou de les traiter de simples anarchistes et luddites
(occidentaux).
Il faudrait plutôt parler d’une résistance mondiale
généralisée, mais à
expression diversifiée, contre l’imposition parfois violente
d’une idéologie
hiérarchique, injuste, anti-démocratique, et menteuse,
soutenue par un système
de croyances qui ne s’accorde ni avec les besoins de la plupart des
êtres
humains ni avec les limites de la biosphère.
L’histoire n’a pas connu une
religion qui
convenait
à toutes les sociétés, comme quoi la
diversité culturelle est un signe
manifeste de la richesse humaine. Malheureusement, l’histoire nous
donne
beaucoup d’exemples de violences et d'injustices qui se produisent
quand les
puissants se servent de la religion pour augmenter leur propre pouvoir.
Pour
Bush comme pour Ben Laden, la rhétorique de la religion est
facilement
reconnaissable par leurs audiences respectives. Mais dans les deux cas,
derrière une symbolique familière se cachent des
interprétations tout à fait
innovatrices, voire hérétiques. La religion du
marché n’est pas le
christianisme, et le djihad généralisé n’est pas
l’islam, bien qu’on puisse
toujours en retirer un argument qui résonne si on sait employer
le vocabulaire.
Le danger c’est que parler du
« choc
des
civilisations », plutôt que de la « guerre
des
classes », obscurcit la
vraie nature du conflit. Les élites qui
bénéficient de la religion du marché
sont d’origine chrétienne, juive, musulmane, hindoue,
bouddhiste, confucéenne … et
les masses qui en souffrent aussi. Les uns font la guerre contre les
autres, et
continueront à la faire, malgré les promesses de paix.
Or, la religion du
marché ne veut pas de la paix, parce que la guerre est plus
rentable.
Faut-il dire alors que c’est une
fausse
religion?
La tentation est là, mais s’il faut distinguer entre les vraies
religions et
les fausses, qu’est-ce qu’on va accepter comme preuve?
Parlons plutôt des
religions saines ou
malsaines. Là on peut facilement constater que la religion du
marché est une
religion malsaine. Elle avantage un nombre très
rétréci parmi les élites
mondiales, aux grands dépens de la plupart des êtres
humains et de la terre
elle-même. L’humanité serait mieux servie si on faisait le
bilan, et
abandonnait cette religion avec ses disparités, ses injustices,
et ses fausses
promesses. En échange, il faudrait retrouver d’autres bases de
valorisation qui
conviennent et à nos traditions culturelles respectives, et au
fonctionnement
des écosystèmes qui nous rendent la vie possible.
Richard
C. Foltz
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Ouvrages
déjà publiés par Richard C. FOLTZ (Livres et articles)
Worldviews,
Religion, and the Environment: A Global Anthology |Islam
and Ecology: A Bestowed Trust
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Spirituality in the Land of the Noble: How Iran Shaped the World's
Religions |bis|Conversations
with Emperor Jahangir|Religions of the
Silk Road| Does
Nature Have Historical Agency ? World History, Environmental History
and How Historians Can Help to Save the Planet|
Penseurs
cités :
Samuel HUNTINGTON |résumé
de la thèse| bis; David
LOY
, Philosophe
boudhiste; John COBB,
Théologien, Jacques GÉLINAS, Sociologue,
André BEAUCHAMP,
Théologien in Revue Relations, Écologiste
À mieux
connaitre
Forum on Religion
and Ecology
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