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Conférence de Richard Foltz

aux AmiEs de la Terre de Québec le 15 décembre 2004.

 


TEXTE
La religion du Marché:
une idéologie qui se mondialise et la résistance qu'elle engendre

Selon Richard C. Foltz, la mondialisation économique est devenue une véritable religion dotée de son propre appareil ecclésiastique avec ses temples (les centre d'achats), ses prêtres (les économistes) et ses aspects transcendants (par la publicité).  La religion du Marché dont nous sommes tous pratiquants (par la sur-consommation) laisse t-elle place à la préoccupation du bien-être d'autrui ici, ailleurs et demain ? Richard C. Foltz est professeur agrégé en Religion, Histoire, Ressources Naturelles et Études Asiatiques à l'University of Florida et membre des AmiEs de la Terre de Québec.

Depuis déjà une dizaine d’années on entend des débats sur la thèse du professeur Samuel Huntington. Dans son livre Choc des civilisations (1994), celui-ci estime que le monde occidental est en voie de collision avec le monde musulman, entre autres. L’argument d’ Huntington suppose une opposition fondamentale entre les valeurs « traditionnelles » des anciennes cultures (l’Islam, l’Inde, la Chine) et celles dites « séculaires » provenant de l’Occident. Dire que le sécularisme constitue lui-même une religion ne fait que détourner le regard de la vraie situation qui s’impose : l’agir actuel de la culture dominante est fondé sur une pensée fortement religieuse, mais qui se présente souvent autrement.

Si les partisans d’al-Qa’eda (ou des Frères Musulmans, ou tant d’autres organisations à caractère anti-occidental) sont tout d’abord des réactionnaires, et s’ils voient en leur propre idéologie une défense de leur religion, je soumet qu’ils se trompent sérieusement en croyant que c’est contre la « non-religion » du sécularisme occidental qu’ils livrent bataille. Car la vision dominatrice qui menace leurs valeurs traditionnelles est en effet une vision aussi religieuse que chez les arabes du septième siècle ou les espagnols du quinzième, portant sa « mission civilisatrice » et visiblement prête à verser du sang pour mener le monde à sa version du Salut.

On peut remarquer une autre similitude importante : le soutien financier, politique, et militaire de l’état. Mais là aussi on risque l’erreur en retenant une définition trop rétrécie de « l’état ». Il ne s’agit pas du seul gouvernement des États-Unis, ni des gouvernements européens ni même des despotismes moyen-orientaux, bien qu’ils soient tous profondément impliqués. En fait ce qu’on voit aujourd’hui (mais qu’assez peu de gens reconnaissent explicitement) c’est l’émergence d’un système de gouvernance mondiale où les régimes nationaux soumettent leur pouvoirs et leurs ressources, pour la plupart volontairement, aux exigences du marché mondial et des organismes qui le représentent. Cette fusion entre les gouvernements dits « souverains » et les intérêts financiers transnationaux—fait qui correspond bien à la manière dont Benito Mussolini aimait définir le mot « fascisme » — se répand aujourd’hui comme jamais auparavant dans l’Histoire.

Quand les gens par  milliers  manifestent contre l’OMC ou lors des réunions closes où se discutent « l’élimination des barrières contre le libre-échange », c’est qu’ils ressentent au moins intuitivement la même menace que craignent les activistes islamistes, c’est à dire la négation de leur propre existence. Si le choix des tactiques diffère considérablement entre Greenpeace et al-Qa’eda (et signalons que les deux ne songeraient point se voir comme des alliés), l’impulsion de leur résistance possède sûrement des racines communes. Partout au monde on peut voir l’émergence des mouvements populaires, qui ont souvent peu en commun à part leur opposition à l’imposition de l’idéologie mondialiste. Malgré leurs différences, au fond, tous ces gens résistent pour la même raison qu’ont résisté les amérindiens contre la christianisation : ils y voient la disparition de leur mode de vie, leurs valeurs et les choses qu’ils valorisent, même leur gagne-pain, face à une idéologie qui sert surtout à ceux qui tiennent le pouvoir. Aujourd’hui comme hier, ce n’est pas un débat sur les seuls goûts et préférences. Pour beaucoup, c’est une lutte pour la survivance.


On dit souvent que Bush et cie se servent de la religion d’une façon cynique et hypocrite (comme on en accuse aussi les « explorateurs » européens de l’époque coloniale, et qu’on  le reproche également à Osama Ben Laden). Mais se peut-il après tout que M. Bush soit sincère dans ses croyances ? Seulement celles-ci ne correspondent pas tout à fait à « la religion » telle qu’imaginée par ses critiques (ni, peut-être, par ses fidèles). En fait c’est quoi, exactement, la religion de la droite américaine? Selon les reportages, ce serait une sorte de protestantisme évangélique originaire du Bible Belt, avec une forte composante apocalypticiste. On soupçonne que ce n’est pas le même christianisme qu’auparavant, mais on essaie rarement de l’analyser dans un contexte historique. Le théologien québécois André Beauchamp estime que souvent dans l’histoire, ce qu’on a voulu faire passer pour le christianisme n’a été qu’un athéisme « à symbolique chrétienne ». Or, comme j’ai décrit dans mon livre Religions of the Silk Road (1999), les missionnaires de toutes les grandes religions historiques n’ont généralement pas présenté leurs idées comme des innovations; ils les ont plutôt avancé dans le cadre des traditions existantes, donnant aux symboles et aux termes des sens nouveaux.

De plus, toutes les religions innovatrices ont réussi à se faire adopter à grande échelle uniquement à partir du moment où elles bénéficiaient de l’appui des puissances politiques et économiques. Une religion c’est tout d’abord un système pour relier ensemble une collectivité (voir l’origine latine du mot : religare). À travers l’histoire, si on voulait faire partie des grands réseaux économiques (comme la Route de la soie, l’Empire romain, ou l’Empire du califat), il fallait démontrer qu’on était membre du groupe, c’est à dire, qu’on avait des liens avec ceux qui dominaient le commerce et qu’on partageait (ou au moins acceptait) leurs valeurs et leur façon de marchander. Quand de nos jours les pays en faillite subissent la restructuration économique forcée par le FMI et la BM, ou quand une « coalition » militaire se construit largement par pots-de-vin, souvent en sacrifiant des valeurs sociales importantes, est-ce que cela ne fait pas penser qu’on est en train de voir le même phénomène se dérouler aujourd’hui?

Un regard sur les modèles provenant de l’histoire des religions  permet de constater que la religion qui domine aujourd’hui sur Terre—et qui connaît sûrement plus de succès que n’importe laquelle religion dans l’histoire humaine—ce n’est ni le christianisme, ni le sécularisme « athée ». C’est une religion dont on ne reconnaît même pas encore le nom, mais que l’on peut appeler en attendant « la religion du marché ». (Je dois ce terme au philosophe bouddhiste David Loy; le théologien John Cobb préfère « économisme », et le sociologue québécois Jacques Gélinas « la religion néolibérale ».) Pour faire la synthèse des idées, disons qu’on a affaire à un « économisme à symbolique chrétienne » pour les conservateurs américains, mais que la symbolique peut se transformer selon la culture visée. Beaucoup se sont laissés séduire, alors que d’autres tiennent encore à résister de toutes leurs forces. Mais ceux qui acceptent, et ceux qui résistent, se rendent-ils compte de la vraie nature du phénomène ?

Comprenons bien qu’il ne s’agit pas ici d’une métaphore, mais d’une religion dans tous les sens. La religion du marché possède d’abord l’appareil ecclésiastique complet, dont les économistes dans le rôle des prêtres (qui seuls connaissent les mystères de la foi), les agences publicitaires qui agissent en missionnaires, et le centre commercial qui sert d’église. (On n’a d’ailleurs qu'à faire la comparaison statistique de fréquentations de ces deux institutions, même le dimanche, pour voir quelle religion compte le plus grand nombre d’adhérents.) Si on cherche l’aspect transcendant, on n’a qu’à considérer les publicités pour, par exemple, les SUVs, dont une est récemment parue qui consiste en une photo du véhicule en plein nature accompagnée du seul mot, « paradis ».

Effectivement, cette religion nous enseigne que le Salut et la satisfaction spirituelle résident dans la seule consommation des produits. Elle possède, comme toutes les religions, un système d’éthique, dans lequel la vertu la plus élevée est de faire des achats. Personne n’est exempté de la pratique : on n’a qu’à rappeler le discours télévisé du Président Bush après les attentats du 11 septembre 2001, quand il a dit aux américains que la façon la plus efficace de répondre à la catastrophe c’était d’aller aux centres  commerciaux (sans oublier son dicton que « Si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre nous ».) De plus, quand il nous explique que les terroristes détestent « The American Way of Life », est-ce que c’est vraiment de la démocratie, la liberté, et la justice qu’il parle, ou plutôt du fait que nous avons fait de la surconsommation notre religion? Nous a-t-il signalé que cette « American Way of Life » peut aussi être définie comme un mode de vie qui enrichit davantage les déjà riches aux frais des pauvres, et qui nous plongent tous vers la ruine en dévorant les ressources limitées et en passant l’hypothèque (et les déchets) à nos enfants?

La religion du marché possède bien sûr des rituels et des dogmes qu’il ne faut pas chercher loin. Les informations quotidiennes télévisées parlent chaque jour de l’état de l’économie, et montrent toujours les chiffres de la bourse, bien que la plupart des gens ne possèdent pas d’ actions et ne sont pas alors directement intéressés par ces « actualités ». Aux États-Unis les trois grandes chaînes (et même  la BBC) montrent aussi chaque jour le rituel de clôture sur Wall Street, où un quelconque homme d’affaires important exerce le privilège honoraire de descendre le marteau pour marquer la fin des transactions.

Ces mêmes émissions ne vont jamais poser de questions sur les articles de foi de la religion pour laquelle elles n’existent que pour diffuser l’évangile. Au contraire, elles nous parlent toujours de « la croissance économique » comme si ça pouvait et devait continuer pour l’éternité, et jamais des limites naturelles. Pareillement, on nous parle du PNB comme seul mesure valable de la santé de la société, sans remarquer que beaucoup d’activités économiques—soins médicaux, nettoyage de pollution, frais légaux associés aux divorces, procès, etc.—sont de mauvais  indicateurs et signalent le contraire d’une société fleurissante. (On dirait alors que le citoyen le plus patriotique c’est un chef d’usine polluante, qui est en traitement pour son propre cancer, qui prend alors régulièrement des rendez-vous chez le psychologue, et qui s’engage en même temps dans un long procès de divorce.)

Les informations économiques ne nous expliquent pas non plus que les chiffres bruts cachent l’écart croissant entre les riches, qui deviennent de moins en moins nombreux mais de plus en plus riches et puissants, et les pauvres, qui sont maintenant plus d’un tiers de la population mondiale, tandis que les classes moyennes glissent elles aussi vers la pauvreté. (Selon le PNUD, deux milliards de gens existent maintenant dans la misère, alors qu’aux États-unis, l’ouvrier moyen travaille plus d’heures pour moins de revenus disponibles qu’en 1970.) Pour les médias, ne pas remarquer  ces faits pourtant évidents demande un effort conscient de censure.

Or, une analyse honnête révèle que la religion du marché ne tient pas et ne peut pas tenir ses promesses de salut, rédemption et paradis pour tout être humain qui accepte ses conditions. La fausseté des promesses s’explique tout simplement par le fait que les dogmes de cette religion sont basés sur des mensonges.

Prenons par exemple l’idée que si on donne plus d’avantages aux riches, les pauvres vont eux-aussi en bénéficier. Au contraire, comme on vient de le remarquer, la concentration du pouvoir et des richesses depuis une trentaine d’années a créé plus de pauvres que jamais auparavant. Pire encore, c’est la promesse séduisante que tout le monde arrivera éventuellement à un niveau de consommation équivalent à celui des nord-américains, si on laisse faire les capitalistes dans tous les pays. Pourtant les écologistes ont fait le calcul suivant : il faudrait sept fois les ressources totales de la terre pour que la population mondiale actuelle puisse consommer à ce niveau-là, sans parler du fait que la population humaine ne cesse de croître. Quant à la croissance perpétuelle de l’économie, comment éviter l’observation que la croissance infinie n’est pas possible dans un monde de ressources finies?

En réalité, l’économie mondiale actuelle n’est qu’une vaste combine de type pyramidal. Elle ne repose sur aucun support matériel, ou au moins très peu par rapport aux trillions de dollars de transactions qui ont lieu chaque jour. Ces transactions ne sont plus—comme elles étaient dans le passé—basées sur l’échange des biens ou des produits tangibles, mais seulement sur la confiance des investisseurs, c’est à dire sur la foi toute simple. On peut facilement comprendre l’hystérie des néo-libéraux quand on parle de ralentir la consommation ou de vivre plus simplement : ils y voient l’écroulement total du système. Autrement dit, comme tout système de foi, l’économie mondiale n’existe que par la croyance de ses fidèles. Si personne n’y croit, le système s’effondrera.

Ne pensons pas non plus que l’on puisse échapper à l’influence de la religion du marché en changeant de parti. La plupart des candidats démocrates aux États-Unis (à l’exception de certains, comme Dennis Kucinich, que le parti ne cesse de marginaliser) adhèrent à la religion du marché, tout comme les conservateurs, les libéraux, et beaucoup de péquistes au Canada, et tous les grands partis de l’Europe à l’exception des Verts, sans parler des Russes ou des « communistes » chinois. On dirait que les élites soi-disant « libérales » du monde, qui parlent toujours de l’intérêt des masses tout en appuyant les marchés libres, se servent de leur symbolique d’une façon aussi cynique que les « chrétiens » de la droite américaine.

Il est alors malhonnête de caractériser ceux qui résistent à certaines tendances de la mondialisation comme des anti-sécularistes (orientaux) ou de les traiter de simples anarchistes et luddites (occidentaux). Il faudrait plutôt parler d’une résistance mondiale généralisée, mais à expression diversifiée, contre l’imposition parfois violente d’une idéologie hiérarchique, injuste, anti-démocratique, et menteuse, soutenue par un système de croyances qui ne s’accorde ni avec les besoins de la plupart des êtres humains ni avec les limites de la biosphère.

L’histoire n’a pas connu une religion qui convenait à toutes les sociétés, comme quoi la diversité culturelle est un signe manifeste de la richesse humaine. Malheureusement, l’histoire nous donne beaucoup d’exemples de violences et d'injustices qui se produisent quand les puissants se servent de la religion pour augmenter leur propre pouvoir. Pour Bush comme pour Ben Laden, la rhétorique de la religion est facilement reconnaissable par leurs audiences respectives. Mais dans les deux cas, derrière une symbolique familière se cachent des interprétations tout à fait innovatrices, voire hérétiques. La religion du marché n’est pas le christianisme, et le djihad généralisé n’est pas l’islam, bien qu’on puisse toujours en retirer un argument qui résonne si on sait employer le vocabulaire.

Le danger c’est que parler du « choc des civilisations », plutôt que de la « guerre des classes », obscurcit la vraie nature du conflit. Les élites qui bénéficient de la religion du marché sont d’origine chrétienne, juive, musulmane, hindoue, bouddhiste, confucéenne … et les masses qui en souffrent aussi. Les uns font la guerre contre les autres, et continueront à la faire, malgré les promesses de paix. Or, la religion du marché ne veut pas de la paix, parce que la guerre est plus rentable.

Faut-il dire alors que c’est une fausse religion? La tentation est là, mais s’il faut distinguer entre les vraies religions et les fausses, qu’est-ce qu’on va accepter comme preuve?

Parlons plutôt des religions saines ou malsaines. Là on peut facilement constater que la religion du marché est une religion malsaine. Elle avantage un nombre très rétréci parmi les élites mondiales, aux grands dépens de la plupart des êtres humains et de la terre elle-même. L’humanité serait mieux servie si on faisait le bilan, et abandonnait cette religion avec ses disparités, ses injustices, et ses fausses promesses. En échange, il faudrait retrouver d’autres bases de valorisation qui conviennent et à nos traditions culturelles respectives, et au fonctionnement des écosystèmes qui nous rendent la vie possible.


Richard C
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Foltz



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Ouvrages déjà publiés par Richard C. FOLTZ (Livres et articles)


 


 
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